lundi 28 novembre 2016

Le monde de la publicité : des histoires, toute une histoire



Mark Tungate. A Global History of Advertising, 2d edition, 271 p., 2007, 2013, $19,05 (ebook), index.

Voici encore une histoire de la publicité. Les histoires de la publicité ne manquent pas : la publicité aime bien se donner en histoire. Celle-ci se veut mondiale. Elle est menée du point de vue des agences créatives et des personnalités qui les ont marquées. Histoire du petit monde de la publicité. Histoire souvent people, à la manière journalistique, basée sur de entretiens : qui parle et qui ne parle pas ? Aucune petite main, aucun chargé d'étude, aucun stagiaire...La publicité vue d'en haut, par les mieux payés...
Le livre n'entre pas dans les explications capitalistiques des fusions, ni dans l'économétrie, ni dans la contribution de la publicité à l'économie des entreprises et tout particulièrement des entreprises de presse. Ce n'est pas son propos.

Qu'est-ce que l'auteur a retenu des discours tenus par certains acteurs de la publicité ? D'abord le pouvoir des clients annonceurs, pouvoir peu visble mais omniprésent. La personne qui compte dans l'agence serait celle qui connaît et fréquente l'annonceur, celle qui a son oreille : cette personne s'en targue à tout bout de champ, paradant, tout en se sachant toujours "à trois coups de téléphone du désastre" (budget remis en compétition). Car l'annonceur octroie le budget. Il a l'argent, après ses propres clients. Monarque invisible, il commande la publicité, parfois rudement, souvent de loin. On aurait pu ici évoquer les appels d'offre, la frénésie qui s'empare de l'agence lors des compétitions...

L'histoire de la publicité commence dans ce livre, arbitrairement, avec les lithographies en France : si l'on connaît encore l'œuvre de Lautrec, qui se souvient de Jules Chéret ou d'Alphone Marie Mucha (les biscuits LU, le chocolat Ideal, les cycles Perfecta...) ? Les débuts du livre montrent un secteur économique encore peu structuré où le journal joue un rôle majeur dans la création et la vente d'espace, où se constituent les régies multi-titres. Mais pas un mot sur Emile de Girardin qui invente un modèle économique de la presse fondé sur la publicité. Pourtant, hors affichage, il faut bien un contenu pour supporter l'investissement publicitaire, ses mots, ses images, il faut bien assortir le message et le support...

Mark Turngat est un habile conteur ; il déroule l'histoire adroitement, mettant en avant les évolutions et les campagnes pour des marques remarquables (les chemises Arrow, Cadillac, Bissel, Woodbury's Soap, Schweppes, VW, Marlboro, the green Giant, Apple avec Chiat / Day...). Il en épingle, au passage, les personnages clés (Claude Hopkins, Albert Lasker, James Walter Thompson, Helen Lansdowne, etc.), il signale les métiers et l'émergence des outils de pensée publicitaire : le ROI, l'USP, les coupons et le marketing direct, "the University of Advertising", la recherche avec Gallup, l'arrivée de la photo, des séries et soap operas à la radio puis à la TV. Quelques rappels utile, par exemple, que la publicité américaine se mit au service de l'effort de guerre contre l'Europe nazie.
L'auteur,  commence son histoire par les Etats-Unis puis passe en revue l'Europe et le reste du monde ; d'anecdotes bien choisies en fusions et acquisitions plus ou moins dramatiques, l'histoire publicitaire est déroulée pour le plaisir des lecteurs qui se laissent porter par les histoires (storytelling). Entrent en jeu l'irrésistible mondialisation, la numérisation galopante et déstructurante (disruption !). Les derniers chapitres traitent du Japon, du Brésil, de l'Australie, et, bien trop rapidement, de la Chine car si "le futur s'invente à Beijing ou à Shanghai", l'auteur n'approfondit guère...
Tout cela avec un chapitre sur Cannes où le monde publicitaire va frimer chaque année à ses propres jeux olympiques de la publicité. Auto-célébration à tous les cocktails, admiration mutuelle : et les annonceurs dans tout cela ? Quel rôle, quelle fonction accorder à cette chère célébration ?
Histoire de la publicité comme une chanson douce d'où l'on a gommé presque toute les aspérités ; certes, l'auteur évoque la loi Sapin, par exemple ; en revanche, rien sur cette société masculine accusée récemment de harcellement sexuel (qui toucherait 50% des femmes travaillant dans la publicité, selon The Wall Street Journal, August 11, 2016), rien sur les "Nielsens", sur les noms et les changements de nom des agences...

Les premières années de cette histoire voient s'établir Madison Avenue ("ad alley") avec BBDO, Y&R, McCann Erikson, J Walter Thomson. Les héros de l'histoire sont évoqués positivement : David Ogilvy, Charles Saatchi, Marcel Bleustein-Blanchet, Jacques Séguéla, Gilbert Gross, Martin Sorrell et d'autres. On suit l'émergence de Young & Rubicam ("Ideas founded on facts"1923), de Léo Burnett (1935), on voit la mondialisation des agences épouser très tôt celle des marques (automobiles, cigarettes). Un style de vie publicitaire se dégage qu'a si bien mis en scène la série "Mad Men", et qu'abolit le numérique, pour y substituer le sien. Fini "the three martini lunch" de Madison Avenue ? Restent la légende de David Ogilvy, la naissance du magazine Campaign, l'arrivée des diplômés dans la publicité (Martin Sorrell : Harvard). De nombreuses petites touches, toujours pertinentes mais à peine évoquées, chacune mériterait sa sociologie.
Aux nouveaux entrants, jeunes venus du numérique, Adland apportera un peu de rêve et le sentiment de poursuivre une saga, mais aussi que cette saga a vieilli, qu'un nouveau monde commence avec des acteurs différents issus de la technologie et de l'intelligence artificielle. Seule la création semble pouvoir en réchapper, elle seule semble capable de résister à la loi d'airain - ou plutôt de silicone - de l'automatisation et des algorithmes. Adland peut constituer un référence constante utile pour lire la presse professionnelle ou saisir les discussions des plus vieux de leurs aînés.

Voici donc un livre pour le plaisir, utile indéniablement, mais un peu superficiel qu'il faut compléter et étoffer par la série "Mad Men" de AMC (cf. "Mad Men et le paradigme publicitaire d'avant" et "Revoir Mad Men") et par des livres d'histoire économique plus robustes, plus roboratifs, que l'auteur cite.

Voir aussi, sur un sujet voisin :

Inventaire publicitaire en images  François Bertin, Claude Weill, PUB. Affiches, cartons et objets, Editions Ouest-France, 2015, 384 p. 19,9 €.

Pionniers de la publicité et des médias  Marc Martin, Les pionniers de la publicité. Aventures et aventuriers de la publicité en France. 1836-1939, Nouveau Monde éditions, Paris, 2012, 368 p. 22 €

mercredi 23 novembre 2016

Homère, maître d'écoles, ciment culturel


A l'école d'Homère. La culture des orateurs et des sophistes, sous la direction de Sandrine Drubel, Anne-Marie Favreau-Linder et Estelle Oudot, Editions Rue d'Ulm, 2015, 298 p., Bibliogr, Index des auteurs et des textes. 19 €

Homère, matière première de la culture inculquée à l'école, "Homère maître de rhétorique", Homère et les médias...
L'ouvrage réunit des travaux d'une vingtaine d'auteurs universitaires qui "explorent la place du modèle homérique dans les pratiques scolaires et rhétoriques ainsi que "dans les rituels sociaux des élites". Donc dans les médias de ces époques.
La période couverte va de Socrate et Platon (5ème siècle avant notre ère à Athène) au 12ème siècle à Byzance. L'espace couvert inclut l'Afrique et l'Egypte.
Etre cultivé, c'est alors savoir citer Homère, mobiliser son autorité, suivre son modèle. L'ouvrage aurait pu aller plus loin dans le temps, jusqu'au 19 ème siècle, toucher l'Europe du Nord, l'Amérique... Que l'on pense à l'omni-présence de Homère dans l'œuvre de Henri-David Thoreau (à Walden, seule l'Iliade lui manque) ou, surtout, dans celle de Friedrich Nietzsche qui fit son cours inaugural sur Homère et la philologie classique à l'Université de Bâle, en 1869 : "Homer und die klassische Philologie".

"Le premier des sophistes" dit d'Homère Flore Kimmel-Clauzet ; "vivier de formules, d'histoires, de passages remarquables permettant de s'entraîner à développer une virtuosité oratoire", ajoute Fabrice Robert qui analyse un corpus de textes utilisés par les rhéteurs pour enseigner". Ciment de l'hellénisme", conclut-il, Homère est "l'origine des légendes et des mythes fondant l'identité grecque".

A l'école d'Homère n'est pas un ouvrage facile, il demande une lecture lente, beaucoup d'attention aux démonstrations savantes et subtiles, mais très diverses, des auteurs, une rumination en somme, comme le demandait Nietzsche. Mais ce travail apporte aux non spécialistes un peu de la distance nécessaire pour percevoir comment notre futur proche développe sa culture et ses références.
Le "regard éloigné" que revendique Florence Dupont pour l'hellénisme (cf. méthodologie des écarts) est fécond (y compris scolairement : cf. "Plus de latin, plus de grec : faut-il laisser l'enseignement décliner ?" à propos de Homère, Virgile, indignez-vous).
Qu'est-ce qui dans nos sociétés, depuis quelque temps livrées aux moteurs de recherche et aux publications numériques, joue le rôle d'Homère pour les siècles passés, référence implicite ou explicite, contenus que l'on pille, sur lesquels on s'appuiera pour illustrer, enseigner, argumenter, frimer ? Shakespeare, Goethe, Cervantès autrefois ? Victor Hugo ? Mark Twain ? Confucius (孔子) ou la Pérégrination vers l'Ouest (西游记), Tolstoï, le Ramayana de Valmiki ?

Qui aujourd'hui, quelles œuvres en Europe, en Asie, seraient des équivalents du ciment homérique (hors textes religieux) ? Peut-être ce ciment est-il à chercher dans des œuvres audio-visuelles, films, jeux vidéo ou séries (Lord of the Rings, La Légende de Zelda) ou la "littérature chantée" de Bob Dylan (performed litterature), à moins que la parcellisation sociale et politique n'en ait terminé avec tout ciment culturel...

dimanche 6 novembre 2016

Economie et déséconomies de l'attention


Tim Wu, The Attention Merchants: The Epic Scramble to get inside our heads, Borzoï Book (Alfred A. Knopf), 416 p., 2016, 15,59$ (ebook)

Tim Wu, diplômé de Harvard Law School, est Professeur de droit à Columbia University. On lui doit d'avoir forgé et développé la notion cruciale de neutralité du Net.
Son ouvrage parcourt l'histoire de la publicité et des médias. Sa thèse est simple : la publicité vole l'attention des internautes, entre autres, pour financer les médias. Les médias revendent à des annonceurs l'attention qu'ils captent. Entreprises bifaces donc (cf. Jean Tirole). Les consommateurs prêtent attention...
L'attention correspond-t-elle à l'engagement, notion vague et floue. Consommer les médias, c'est vendre son attention, son âme aux diables publicitaires ou acheter un service, un produit, une série, un magazine avec son attention. En fait, l'attention ne peut guère se mesurer que comme de la durée de contact (completion rate). Troc donc ("to pay attention", dit-on en anglais). Encore que désormais, l'internaute peut bloquer la publicité, ce qui est depuis toujours possible pour le lecteur de journal, de magazine, le téléspectateur, l'auditeur de la radio ou le passant dans la rue. Ne faut-il pas faire attention pour ne pas faire attention à la publicité ! Contre l'inattention, il y a le placement (du message, du produit) et surtout la création qui cherche se faire remarquer. Si la création est bonne, il faut peu de répétition et il n'est point n'est besoin de bloquer la publicité.

Ce livre fourmille d'anecdotes, certaines peu connues, racontées de manière journalistique (storytelling pour retenir l'attention ?). Mais Tim Wu n'est pas historien et il ne donne guère d'interprétation historique approfondie de ces anecdotes. D'autant que l'attention est une notion confuse, qui se laisse mal saisir. Elle est l'objet de discours flous de philosophes, de psychologues, mais l'on y reste dans les convictions, les spéculations, les généralités... William James décrit l'attention comme le contraire de la distraction, ce qui ne nous avance guère. Même la position des yeux  (ou de la tête) ne nous aide pas toujours (limitant l'intérêt du eye tracking). Que signifie "faire attention" ? Tim Wu reste, lui aussi, dans le vague : que revendent donc, exactement, les marchands d'attention qu'il dénonce ? Quelle valeur ajoutée ? Le livre parcourt et raconte l'histoire des médias, pas leur économie mais les aventures de l'attention : le prime time, le clickbait, The Huffington Post, AOL, Facebook, Kim Kardashian, etc. Probabilités d'attention. Et Netflix et HBO que l'on ne paie pas avec de l'attention ? Et Apple qui se vante de ne pas vendre à des annonceurs les données privées que l'entreprise collecte ? Dommage que Tim Wu n'analyse pas plus plus profondément l'opposition entre les modèles économiques de Google (qui achète et revend de l'attention) et de Apple qui n'en fait pas commerce (coût de renoncement ?) ou encore ceux de Facebook et de Uber. Ecoutons le responsable du design de Uber : "Think of Facebook, Twitter, or Netflix; they take the time and sell the time. Uber is in a different business – we want to give time back. We want to be respectful of your time and get you on your way as fast as possible.” (cf. "Snapchat, Uber, and the Implications of Machine Learning" in Streetfight, Nov. 8, 2016).

Que serait devenu le web sans l'argent des "marchands d'atttention" ? Sommes-nous en présence d'un marché de la croyance ? Quel est le retour sur investissement de l'acheteur d'attention - et d'intentions - (contacts, durée de consommation, data) ? Notoriété (branding, brand equity) et ventes de produits. Le consommateur de médias aura pris conscience et connaissance d'un produit, d'une idée, en échange de l'attention qu'il a prêtée, intentionnellement à un message. Peut-être a-t-il été convaincu d'acheter un appareil, un livre, de changer d'idée, de tester un nouveau parfum... Ce n'est certainement pas un marché de dupes : quelle condescendence souvent dans la dénonciation des effets de la publicité ! 
Le livre s'achève en regrettant la commercialisation du web, la fin d'une utopie ; en moins de 20 ans, le web est devenu commercial ("thoroughly overrun by commercial junk"). Mais qu'est-ce qui n'est pas commercial, l'auteur ne semble pas cracher sur la commercialisation de son livre ?
Tim Wu dénonce la publicité, il faut l'énoncer d'abord. Son livre est de lecture agréable mais on y apprend peu. En revanche, et c'est salutaire, on y retrouve de lancinantes questions sans réponse : pourquoi la publicité plait-elle (parfois) ? Pourquoi aucune marque ne prend-t-elle le risque de ne pas investir dans la publicité (rique que ne prennent ni Netflix, ni Apple, ni... Tim Wu) ? Pourquoi regarde-t-on la publicité pour un produit que l'on a déjà acheté ?

dimanche 9 octobre 2016

Les voies étroites du silence


Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel, 2016, 218 p. (dont 8 p. de reproductions)

Histoire inattendue que celle du silence, dont la définition n'est pas l'absence de bruit mais plutôt la recherche d'un éloignement du bruit : isolement, recueillement, paix loin de l'excitation urbaine et sociale, retraite hors du monde et des autres : chambre, monastère, bibliothèque, forêt, nuit ... Le goût du silence pour rompre avec le bavardage.
La ville fait du bruit, de plus en plus de bruit, bruit des véhicules surtout, klaxons énervés, sirènes d'urgence, bruits de machines, de moteurs (camions, avions), motos qui expriment en pétarades des impatiences, des colères peut-être. Bruit heureux d'être ensemble des enfants, des adolescents, des manifestants dans la rue. Le droit de faire du bruit dans la rue, espace public, semble aller de soi... Alain Corbin s'intéresse surtout au mouvement de retrait du bruit social. Si le bruit est à la portée de tous, ce n'est pas le cas du silence.

Plutôt qu'une sociologie historique de la sensibilité aux bruits, l'auteur traite son sujet en puisant dans l'histoire de la littérature : Julien Gracques et Le Rivage des Syrtes, Baudelaire, Proust, Senancour, Lorca, Bernanos, ThoreauRodenbach, Huysmans, Celan, Vigny, Hugo, Péguy, etc. Anthologie littéraire du silence. Une très grande place est faite à la littérature religieuse, chrétienne principalement : Thérèse d'Avilla, Jean de la Croix, Pascal. Une mention brève du silence au cinéma : cinéma muet, bien sûr (Chaplin, Dreyer et sa Passion de Jeanne d'Arc, Murnau, King Kong) mais aussi Blow-Up d'Antonioni, Tous les matins du monde sur Monsieur de Sainte Colombe, Marin Marais et la viole de gambe : les vrais silences sont dans les films parlants. Le silence est l'effet d'un écart, d'une retraite.
La peinture aussi peut exprimer les "voix du silence" : Magritte, Dali, Hopper, "le silence des choses dans l'œuvre de Chardin"... A travers quelques thématiques, le livre égraine des occasions de se taire, de faire silence : l'amour, la haine, la lecture, la prière. Beaucoup de citations pour pointer les modalités du silence, les réflexions qu'il peut inspirer.

Reste, de nos jours, le bruit que chacun s'inflige dans des écouteurs ; restent le bavardage inévitable de la radio, ou, surtout, celui, si pénible, des téléphones portables quand de pauvres gens tonitruent des banalités où perce parfois la fierté ou l'émotion. "T'es où ?". Peur du silence, apprivoisement rassurant de la solitude ? Grouillement indéchiffrable des annonces dans les aéroports, inutiles annonces mulitlingues dans les avions, le métro...
Comment comprendre, aujourd'hui, que des campagnes ont eu lieu autrefois pour dénoncer le bruit des cloches (1883) ? Quant à l'affiche de Signac pour Aspro (1964), elle reste plus que jamais d'actualité.



lundi 3 octobre 2016

Big data et math destruction


Cathy O'Neil, Weapons of Math Destruction. How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy,  Crown, New York, 2016, 272 p., $13,94 (eBook).

L'auteur est mathématicienne de formation (PhD de maths, Harvard, en théorie des nombres) ; ancienne quantitativiste (quant) dans un hedge fund (E.D. Shaw), elle a également travaillé pour une startup new-yorkaise spécialisée dans le e-commerce et l'analyse du comportement commercial des internautes (Intent Media) afin de la cibler. Cet ouvrage de vulgarisation est servi par un rigoureux marketing (à base de data ?) et un transfert de légitimité tout à fait classique de (maths, Harvard, PhD : car il faut beaucoup de légitimité à une femme pour réussir dans ce domaine). Dans ce livre, sans toutefois cracher dans la soupe qui l'a nourrie, elle met en garde contre les algorithmes et autres modèles mathématiques qui gèrent notre vie. On l'a vue à Occupy Wall Street (Alternative Banking Group) et elle tient un blog, mathbabe.org. Avec Rachel Schutt, une ancienne googler, elle est co-auteur de l'ouvrage Doing Data Science. Straight Talk from the Front Line (O'Reilly Media, 2014). Théorie et pratique, elle sait donc de quoi elle parle et elle est parfaitement armée pour en parler.

Pour illustrer la fécondité des modèles mathématiques, elle évoque le roman Moneyball (Michael Lewis, 2003 ; au cinéma en 2011) ; il s'agit de l'application de modèles prédictifs à la gestion d'une équipe de baseball qui mobilisent des données nombreuses, fraîches et pertinentes, sans cesse rectifiées à partir de nouveaux résultats. Situation idéale. Mais ensuite le livre en vient à des exemples moins heureux. Avec leur réputation de rigueur, de rationalité et d'infaillibilité, les maths et les algorithmiques qu'ils forgent peuvent être utilisés pour des actions économiques et sociales aux résultats douteux : attribution de bourses, de prêts immobiliers, lutte contre la criminalité, classement des universités... Mal appliquées voire non suivies, parfois manipulant des données fautives, biaisées, ces mathématiques sont surtout utilisées pour légitimer des décisions politiques et sociales malheureuses et injustes : elles deviennent alors des armes de destruction sociale massives (Weapons of Math Destruction).

Le premier exemple développé est celui des subprimes et de la fameuse crise financière qui s'en suit. L'histoire est connue mais Cathy O'Neil la raconte bien pour l'avoir vécue de l'intérieur. Le second exemple est celui du classement des universités américaines. Lancés à l'origine par l'hebdomadaire U.S. News & World Report (1988), ce type de classement repose sur des données plus ou moins discutables ; les effets en sont redoutables car, pour améliorer leur classement, des établissement sont amenés à truquer leurs données. Faute de données rigoureusement construites et pertinentes, le classement recourt à des proxies, variables fumeuses telles que la réputation, variable subjective s'il en est. Superbe chapitre, d'autant plus édifiant que ce type de classement est devenu un genre journalistique à part entière, un marronnier, et un centre de profit dans le monde entier : tout y passe désormais, les universités et les lycées, les hôpitaux, les banques, les restaurants, les villes, etc. Les classements des universités sont même devenus mondiaux : ShanghaïQuacquarelli Symonds (QS)etc. : que de bêtises sont faites en leur nom !
Le livre déploie plusieurs autres exemples : la publicité prédatrice utilisée pour cibler des populations vulnérables, la justice et la prévision de la criminalité, le recrutement, l'établissement des emplois du temps dans les entreprises (scheduling software), l'éducation et les performances pédagogiques, le prix des polices d'assurance, les élections et le micro-ciblage...
L'ouvrage débouche sur une réflexion à propos de la propriété de la data et la vie privée, notamment lorsqu'il s'agit de données de la santé des personnes ou de la situation financière des ménages. La data emprisonne dans le passé. Droit à l'oubli ?

On the other side of the algorithms
De l'autre côté de l'algorithme, l'auteur montre la souffrance et le malheur : les faillites, les personnes perdant leur emploi et leur habitation, les vies saccagées par des emplois du temps absurdes, l'échec scolaire. Convaincant.
Mais ce ne sont pas les mathématiques qui sont en question, c'est l'usage toxique qui en est fait, selon des consignes données par des personnes et appliquées par des personnes. Le problème vient des consignes et de l'obéissance - aveugle ? - à ces consignes dans les banques, les administrations, les entreprises, les écoles. Boîtes noires, dit-elle, "secret sauce" et de dénoncer l'opacité et les dommages créés.
Mais qui est responsable ? Ce ne sont certainement pas des algorithmes et la "secret sauce" qu'ils cuisinent ni des outils mathématiques, fatalement complexes ("by design, inscrutable black boxes").
L'auteur en appelle à la responsabilité des ingénieurs pour empêcher le mésusage (misuse) des données et des maths. Science sans conscience... Elle réclame une déontologie, un code de bonne conduite pour les ingénieurs et les mathématiciens, une sorte de serment d'Hippocrate adapté aux métiers de la donnée (data science) ? Dans le même ordre d'idées, l'auteur demande que soient audités les algorithmes, notamment ceux des réseaux sociaux. Mais qui a les moyens d'assurer de tels audits (revendication qui recoupe celle des annonceurs) ? La conclusion qui s'impose est que la qualité de la data est déterminante, sa fraîcheur aussi et que les utilisations des algorithmes doivent être méticuleusement et régulièrement contrôlées. Mais, ceci affect les coûts...

L'ouvrage, en partie auto-biographique, en partie journalistique, entr'ouvre une fenêtre sur le monde social peu connu de la quantification des données (optimisation) et de la confection des bases de données. Parfois, on dirait du Balzac... Livre bien écrit, qui ne manque pas d'humour dans sa description de l'obsession quantitative (benchmarking) et de la data, mais qui manque de précision. On y trouve peu de mathématiques et beaucoup de généralités sociales et politiques, beaucoup de bonne conscience, d'opinion et peu de démonstration. Plus de générosité et de morale que d'algorithmes. Dommage.
L'utilisation de bases de données fautives est souvent la principale source des problèmes dénoncés par l'auteur : vouloir tout inclure dans des bases de données et les utiliser pour rationaliser les recrutements (par exemple) ou encore "surveilller et punir" c'est se fier à un modèle économique simpliste, court-termiste. Passer de la relation sociale, du face à face, de la rencontre des visages, à une relation mécanique, aveugle, permet certes de passer des coûts variables à des coûts fixes qui s'amortissent sur de grandes échelles (scaling) : plus que de jugement économique, il s'agit de jugement éthique.

dimanche 25 septembre 2016

Portrait socio-démographique des Etats-Unis de demain


Paul Taylor and the Pew Research Center, The Next America. Boomers, Millenials, and the Looming Generational Showdown, 288 p., 2014, 2015, Perseus Group, $8,25 (eBook)

Examiner les Etats-Unis à partir de la data produite par deux sources, le recensement (Census Bureau) et les travaux de l'institut d'études et de recherche  socio-démographique Pew Research Center qui se définit comme un "fact tank", tel est l'objectif de cet ouvrage.
Les catégories d'analyse de l'auteur et, sans doute, celles de Pew Reasearch Center, semblent celles de la culture qui nourrit le journalisme et le microcosme politique américains : connivence coupable ? Un long chapitre introductif est consacré au débat électoral actuel, à sa vision politicienne, strictement bi-partisane. Comme si ce filtre politique suffisait pour comprendre et lire la "démocratie en Amérique". Beaucoup d'énergie est consacrée à la comparaison démocrates / républicains, dichotomie mobilisée pour décrire tous les aspects de la société américaine. Seconde caractéristique de cette vision, second filtre : la race comme variable descriptive voire explicative, bien que l'auteur souligne à quel point la statistique organisée selon cette notion est confuse, analyse recoupant les pages d'Hervé Lebras sur ce sujet.
Un développement important est consacré à l'imprégnation religieuse : les deux tiers de la population sont concernés ("churching of America"), cette imprégnation quelque peu déclinante. L'affiliation religieuses est changeante au cours d'une vie ; les prises de position des églises sur l'avortement, le mariage ou l'homosexualité expliquent en partie ce phénomène de churn, faith-hopping propre à la culture religieuse américaine.
L'angle général choisi par l'auteur pour son ouvrage est celui des générations (generational lens), et notamment ce qui oppose les Baby Boomers (50 ans et plus) et les Millennials (20 ans et plus). Les premiers ont du mal avec le vieillissement, les second avec le passage à l'âge adulte. La génération est choisie plutôt que l'âge comme variable explicative : les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leur père, dit-on.

Parmi les thèmes abordés :
  • le vieillissement de la population (greying) et l'augmentation du taux de population dépendante (dependency ratio : enfants et population très âgée). 
  • l'éducation : comme en France, on constate aux Etats-Unis une formation post-secondaire plus fréquente pour les femmes que pour les hommes ; de plus, les femmes ont une espérance de vie plus importante que les hommes : quelles sont les conséquences de ces deux données ? De plus, les femmes sont dans 4 cas sur 10 celles qui assurent le revenu du foyer (breadwinner) tandis qu'elles restent très sous-repésentées dans les lieux de pouvoir. Ce qui ne peut durer...
  • la transformation induite par l'économie numérique fait l'objet du chapitre 11. Topo confus et convenu sur les "digital natives", générations très tôt socialisées dans une économie numérique ; pour elles, le web est un prolongement du cerveau (external brain) et les nouveaux médias (réseaux sociaux, smartphone) constituent un nouvel environnement ("The new media are the new neighborhood"). McLuhan pur et dur. L'effet global du numérique sur les conditions de vie, sur les modes de pensée et le malaise dans la société numérique ne sont que superficiellement évoqués. 
La démographie est-elle un destin, s'interroge l'auteur ? Le conflit générationnel est-il inévitable ? La question débouche sur la protection sociale qui se trouve au cœur du débat électoral. Social Security, Medicare / Medicaid, "the most sacred of scared cows", dira Milton Friedman. Politique économique et sociale opaque : faut-il rechercher une égalité des chances entre les générations ("intergenerational equity") ? L'auteur évoque les "pères fondateurs" de la Révolution américaine, Thomas Paine et Thomas Jefferson : "the earth belongs to the living, and not the dead" ; une génération ne doit donc pas pouvoir s'endetter au-delà de son espérance de vie, or, souligne l'auteur, "we're robbing the future to pay for the present".
Certes la famille est souvent le berceau de la protection sociale (aide inter vivos et héritage) mais les transferts sociaux fonctionnent de moins en moins bien, lésant les jeunes générations. Leur implication politique est cruciale : le perçoivent-elles ?

En annexe, se trouve un texte de Scott Keetler, texte bienvenu, tant par sa pertinence que par sa clarté, intitulé "How we know what we know". L'auteur évoque l'inégalité devant l'expression de l'opinion et la difficulté croissante de recruter des répondants (problème lancinant des études sur les média et la publicité). Indispensable réflexion épistémologique sur l'enquête en sciences sociales et sur le "métier de sociologue". A bon escient, l'accent est mis sur l'inégale maîtrise de la langue américaine et ses conséquences sur la représentation et sur les coûts d'enquête : que comprend l'enquêté ("cognitive hability and vocabulary"), quid des non-réponses, des biais liés à la formulation des questions... Cette annexe s'achève sur une réflexion sur la "non survey data" (ou "organic data") par opposition à la "designed data". Comment les combiner ? Robert Groves, qui fut directeur du recensement américain souligne le défi à venir pour les études média : "The challenge to the survey profession is to discover how to combine designed data with organic data, to produce resources with the most efficient information-to-data ratio". Le livre ne fait toutefois pas voir clairement les gains d'analyse d'une approche par la data, seule ou combinée.
Une seconde annexe rappelle brièvement la terminologie utilisée et propose des tableaux statistiques complémentaires.

Conclusion : voici une lecture féconde pour la connaissance des Etats-Unis par les non-Américains. Mais féconde aussi pour la comparaison avec la situation française (confronter avec le travail d'Hervé Le Bras). Très bon outil de travail critique. Mais il me semble qu'il y manque une réflexion sur les catégories d'analyse mobilisées (cf. Comment penser nos catégories de pensée ?).

samedi 17 septembre 2016

Le livre, entre auteurs et imprimeurs



Roger Chartier, La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur, Paris, 2015, Gallimard, folio Histoire, 406 p. Index. Notes abondantes (80 p.)

Touche après touche, Roger Chartier retrace, l'histoire du livre avant le 18ème siècle, pour y distinguer la part de l'auteur et celle de l'imprimeur. Cet examen minutieux est riche d'intuitions et de suggestions pour penser le nouveau tournant pris au 21ème siècle par le livre, entre imprimerie et édition numérique.
Cet ouvrage au format de poche rassemble des contributions à l'histoire du livre que l'auteur a dispersées dans diverses revues, actes de colloques, livres collectifs. Il constitue une anthologie commode pour suivre, de cas en cas, la pensée de Roger Chartier, Professeur au Collège de France (Ecrit et cultures dans l'Europe moderne).
Le travail de Roger Chartier est indispensable pour analyser l'histoire de l'écrit en Europe, et donc l'histoire des médias. Pour exposer ses thèses, Roger Chartier choisit des moments particuliers de l'histoire, des pliures exemplaires où se révèle nettement la nature de l'écrit.

Intitulé "la main de l'auteur", un chapitre traite du manuscrit (codex) : archives littéraires, manuscrits d'auteurs, rares avant le 19ème siècle, manuscrits de théâtre des 16 et 17ème siècles ; se révèlent alors le rôle des copistes et des textes préparés pour l'imprimeur par les correcteurs et typographes.

Plusieurs développements sont consacré à la traduction, et à la relation du livre à la scène de théâtre : édition de livres de régies et copies d'acteurs (sorte de prompt book guidant la représentation) ; au centre de l'analyse, les œuvres de Shakespeare et de Cervantes. Roger Chartier étudie également le rôle de la ponctuation dans l'oralité, pour le passage à la scène.

Un chapitre est consacré au texte de Bartolomé de las Casas (1552) sur la colonisation espagnole des Amériques et la destruction des Indiens par l'esclavage et les travaux forcés (15 millions de morts selon Bartolomé de la Casas) : Brevísima relación de la destruyción de la Indias. Roger Chartier suit les traductions et les éditions de ce texte et ses utilisations variées au service de diverses causes politiques et religieuses (Montaigne y puisera).

Un chapitre est consacré aux préliminaires d'un texte, tout ce qui forme le paratexte, selon l'expression de Gérard Genette. Le paratexte comprend préfaces, avant-propos, avertissements, dédicaces, approbation des censeurs, autorisation d'imprimer, etc. La démonstration est menée à partir d'une édition de Don Quichotte : l'intervention de l'imprimeur s'avère primordiale.

La mémoire, "bibliothèque sans livre" ? Roger Grenier évoque à ce propos le rôle des "librillos de memoria", ces sortes de tablettes (writing tables), effaçables et portables, sur lesquelles on écrit avec un stylet et qui fait penser par leur format et leur mobilité aux tablettes actuelles et aux ardoises magiques d'autrefois, qu'évoque Sigmund Freud comme métaphore de l'appareil psychique ("der Wunderblock", 1925).

Les réflexions de Roger Chartier alimentent précieusement et subtilement l'analyse de l'évolution de l'écriture et du livre avec le numérique (voir Ecriture et lecture numériques). Plus que jamais l'histoire des médias éclaire leur présent.


vendredi 2 septembre 2016

La société française selon la big data du recensement


Hervé Le Bras, Anatomie sociale de la France. Ce que les big data disent de nous,  2016, Robert Laffont, Edition de la Maison des sciences de l'homme, 249 p., Annexes.

Dix millions de ménages en France, recensés par l'INSEE, la plus grosse enquête en France, celle sur laquelle se calent presque toutes les autres enquêtes. Au lieu de partir du découpage démographique traditionnel en cycles de vie, en catégories sociales, en tranches d'âge et métiers, cet ouvrage part de l'ensemble des ensembles sociaux. Vue d'ensemble donc, approche d'emblée macro, données micro massives.
Hervé Le Bras regarde la France, et parfois les Etats-Unis, à partir des ménages, des couples, des familles, du "choix du conjoint"... Qu'en est-il de la mixité sociale ? Du chômage et de l'emploi ? De l'immigration (mais rien sur l'émigration). L'objectif est manifestement de montrer la contradiction entre ces observations et les représentations et opinions courantes, de mettre en garde contre les simplifications.

Le résultat est une approche de la démographie propre à faire douter systématiquement (hyperboliquement, pour parler comme Descartes) de ce qui fait le tout venant des discours électoralistes, journalistiques, au bistrot du coin ou sur les réseaux sociaux. Déranger ce qui avait été convenablement rangé. Ce travail s'accompagne d'une réflexion sur la méthodologie statistique et sur les limites des possibles gains de connaissance que peuvent apporter Google ou Facebook. Critique en règle des petites enquêtes par sondage (taille des croisements) multipliées parce que l'on veut communiquer à tout prix !
Deux annexes techniques permettent d'approfondir les problèmes statistiques. Un parti pris d'exposition conduit l'auteur à privilégier une représentation graphique permettant une première lecture commode.

L'ouvrage semble provocateur de bout en bout, et l'auteur y éprouve un malin plaisir. Parmi les conclusions :
  • Si l'homogamie reste délicate à estimer (l'auteur préfère parler de préférence), l'amour n'est décidément pas aveugle : les cadres ne tombent pas amoureux/ses des ouvriers / ouvières, les diplômées épousent des diplômés. Une analyse du "choix du conjoint" qui s'en tient aux professions est rudimentaire ; il y faudrait plutôt une variable totale combinant différentes formes de capital et d'héritage social, culturel, linguistique, économique...
  • "Les femmes [sont] plus éduquées que les hommes": c'est une première historique", souligne l'auteur. Quelles en sont les conséquences sur le marché de l'emploi, sur le marché matrimonial ? Sur les stratégies de fécondité, sur le féminisme, sur la répartition des taches domestiques, sur la famille, sur les soins des enfants, sur l'éducation ? La publicité et ses entreprises ont-t-elles pris conscience de cette révolution silencieuse et définitive ? 
  • Mais le diplôme n'a pas donné aux femmes les positions socio-économiques qu'elles mériteraient. Injustice sociale ? Cela changera-t-il ? A quelles conditions ? 
  • Le chapitre sur la mixité sociale, tout en rappelant quelques vérités démographiques essentielles, dont l'universelle exogamie (cf. Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1947), décrit l'irrésistible évolution vers le métissage généralisé. Il n'est pas de  catégories pertinentes pour décrire ce métissage (cf. chapitre 3, le ridicule de la classification raciale américaine, ineffectuable mais encore omniprésente, pour le calcul de quotas, par exemple : le marketing en a-t-il tiré les conséquences ? 
  • L'importance et les dégats de "l'onde de choc" du chômage s'étendent bien au-delà des personnes touchées directement ; le chômage représente un danger social primordial, une catastrophe permanente dont il est impossible de comprendre que l'on ne s'y attaque pas rigoureusement, à tout prix. Car qui paie le prix du chômage ?
Déjà, la notion de Big Data s'estompe car toute data est "Big", puisque tout dépend du degré d'atomisation, de désagrégation auquel on se tient : la structure des données sociales est fractale (invariance d'échelle).
Il faut savoir gré à l'Anatomie sociale de la France d'inviter à reconsidérer les catégories et variables que l'on mobilise pour les médias et la publicité dans l'analyse des comportements sociaux, qu'il s'agisse de consommation, de lectures, d'amour, de goûts, d'éducation. Un peu d'irrévérence dans cet univers conformiste ne saurait nuire.

jeudi 25 août 2016

Médias de pierre : oublier Palmyre ?


  • Annie et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2016, 261 p., Bibliogr.
  • Dominique Fernandez, Ferrante Ferranti, Adieu Palmyre, Paris, 2016, éditions Philippe Rey, 128 p., 19 €
  • Paul Veyne, Palmyre. L'irrremplaçable trésor, Paris, Albin Michel, 2015, 144 p., 14,5 €
La destruction récente des ruines de Palmyre (Tadmor) est l'occasion de publications de célébrations du passé et de lamentations sur les temps présentmais aussi de réflexion sur l'environnement urbain et ce qui fit la ville intelligible à d'autres époques (smart city).
Palmyre, cité syrienne (grecque d'organisation) puis colonie romaine. On y parlait grec et araméen, c'était une oasis sur la route de la soie, au carrefour des civilisations grecques, romaines et perses ;  elle a été partiellement détruite, ravagée, pillée, son musée saccagé par les guerres en cours.
Que disent aujourd'hui, au-delà d'un tourisme friand d'exotisme, sa grande colonnade, ses temples, ses statues, ses nécropoles, ses sculptures funéraires, son agora, son théâtre (modèle romain), ses rues commerciales à colonnes, rues piétonnières où la circulations des véhicules et des cavaliers était interdite ?

Palmyre détruite, "irremplaçable trésor". Ce n'est pas la première fois que des monuments sont victimes de vindictes religieuses ou politiques. Des cathédrales, des palais, des villes entières parfois (Rome, Moscou, etc.), "forêts de symboles", ont connu le même sort au fil des révolutions, des guerres de religion, des conquêtes militaires, des modernisations urbanistiques et touristiques, cités victimes des "chacals de l'immobilier". Du sac du Palais d'été (Pékin) au bombardement des villes allemandes (Dresde, Berlin, etc.), l'histoire n'épargne aucun peuple, aucune religion.

Pour retrouver Palmyre, l'hebdomadaire anglais The Economist propose depuis 2015 une appli de réalité virtuelle : "RecoVR Mosul: a collective reconstruction" faisant appel au crowd sourcing (photos et vidéos de touristes, d'habitants de la région, etc.).

De ces trois ouvrages, le plus récent (Palmyre. Vérités et légendes) est d'abord une critique en règle de discours antérieurs, notamment celui de Paul Veyne ; les auteurs, spécialistes de la Syrie ancienne, y épinglent erreurs et imprécisions. Polémique de spécialistes qui montre la difficulté pour le non spécialiste de s'y retouver dans l'histoire politique ancienne notamment dans celle de Zenobie, pseudo reine, sans doute non judaïsante, dont on ne sait comment elle finit ses jours.
Jusqu'où la vulgarisation à fin d'audience, commerciale, politique, peut-elle simplifier, romancer la réalité lorsque cette dernière est d'accès difficile. Même l'histoire de la destruction récente de Palmyre et de son pillage sont malmenés : ils ne commencent pas en 2015 mais en 2012.

Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti rappellent dans un chapître de leur ouvrage les forfaits du vandalisme éternel auquel ont échappé peu de civilisations.
Leur livre est surtout un livre de photographies à la gloire de Palmyre tandis que celui de Paul Veyne tient un discours d'historien. Il explique l'économie caravanière, la défaite de Zenobie, "reine de Palmyre" ; il résume quelques siècles d'histoire militaire et politique qui s'achèvent avec la conquête musulmane. Sémiologie de l'espace urbain, géographique. L'importance des cultes, du commerce, inscrite dans un urbanisme ostentatoire et dans les déplacements des habitants, tout cela inspiré des cités grecques et romaines, des souks...
A Palmyre, on était polyculturel, tous les dieux de la région y cohabitaient paisiblement ; on était polyglotte, on parlait araméen, grec, latin, puis hébreu, arabe.
"Les civilisations n'ont pas de patrie", souligne Paul Veyne dans un paragraphe critique à propos de l'impérialisme culturel : "S'helléniser, c'était rester soi-même tout en devenant soi-même ; c'était se moderniser".
Aujourd'hui, la cité, qui est inscrite sur le liste du patrimoine mondial, est détruite, mais parions qu'elle sera reconstruite, fouillée plus profondément.
Que disaient ces colonnades, ces temples, ces rues aux voyageurs, aux habitants de la région ? Quels messages transmettait cette architecture urbaine, ces pierres quand elles étaient blanches ? Les inscriptions disent la romanisation, les familles, les clans, la tradition, le pouvoir et leur place dans ce dispositif. Les pierres traduisent et inculquent un habitus mental : Erwin Panofsky et les historiens décrivant l'architecture gothique comme une traduction en pierre de la scolastique ("eine steinerne Scholastik", cf. Postface par Pierre Bourdieu à Architecture gothique et pensée scolastique).
Notons que la culture urbaine a eu plus de chance que la culture nomade, arabe qui laissait peu de traces : nous n'avons de traces, de mémoire que de politique et de culture écrites, gravées dans la pierre, mais aucune trace de l'oral.
Les médias dictent ainsi l'histoire et plutôt l'histoire des dominants, des vainqueurs. Les pouvoirs organisent de leur vivant leur propre mémorisation : chaînes de télévision des Etats, des parlements, archivage, monuments, plaques, etc.
Friedrich Nietzsche valorisait d'avantage l'oubli que l'histoire ("De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie", Considérations intempestives) ; il dénonçait dans notre culture un excès de passé, qui fait obstacle à l'invention de l'avenir. Les musées sont des cimetières, diraient plus tard les futuristes (Marinetti). Les événements présents de Palmyre permettent de remettre en chantier de telles questions, jugées impertinentes.
Quel usage idéologique de l'histoire, concluent Annie et Maurice Sartre  évoquant les nationalismes qui tour à tour enrôlent Zénobie...


samedi 20 août 2016

Portabilité : anthologies et playlists littéraires


A Loeb Classical Library Reader, Harvard University Press, Cambridge, London, 2006, 234 p., Index, $10,57

Ralph Waldo Emerson, Parnassus, 1874, Boston and New York, 534 p., Index of first lines, Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge

A Loeb Classical Library Reader est une anthologie bilingue de textes classiques grecs et latins ; le texte original, en grec ou latin, est en page de gauche, la traduction en anglais en page de droite. Les textes sont choisis à partir des ouvrages des célèbres éditions Loeb, créées en 1911, reprises par Harvard University Press en 1989. Les extraits choisis vont d'Homère à Jérôme, en un bouquet, un florilège de textes (anthos = fleur) de référence passant par Platon, César, Pline, Horace, Lucrèce, Virgile, Sophocle...

Cette anthologie assure d'abord une fonction de marketing : faire connaître l'entière collection de l'éditeur auprès du public cible des étudiants. Elle se distingue en cela d'un manuel dont elle a toutefois la maniabilité (format poche) et l'autorité mais pas l'accompagnement didactique. Les traductions sont désormais données dans un anglais contemporain, et non plus celui de la King James Bible.

L'anthologie est un genre éditorial ancien, relevant de la compilation, genre déjà connu des Grecs (Anthologie de Méléagre) puis des Latins. Anthologies manuscrites (codex), rassemblant des lieux communs (humanistes, common-place book) et des miscellanées. Bibliothèque portable, l'anthologie avec ses morceaux choisis, s'oppose au livre unitaire d'un seul auteur. Les doxographies regroupent des textes d'auteurs et philosophes, la plus célèbre est celle de Diogène Laërce (troisième siècle de notre ère) : Vies et doctrines des philosophes illustres.
L'anthologie scolaire est une sorte de manuel de lecture complémentaire de la grammaire, notamment. Dispense-t-elle de lire les œuvres entières ou, au contraire, incite-t-elle à s'y reporter ? Et tout cela reste quand même aussi du marketing : pensons aux fameux manuels, anthologie de littérature de Lagarde et Michard (Editions Bordas, 6 volumes, 1948, repris dans un coffret avec 4 volumes et CD ROM). Dans un autre genre, voir le Livre des citations de Mao Zedong.
Celui qui conçoit et réalise l'anthologie est considéré comme un auteur : il sélectionne, introduit, annote, situe les textes ; à ce titre, il bénéficie du droit d'auteur, tout comme celui qui organise une exposition, la sélection des tableaux, l'accrochage. L'Anthologie de la poésir française (1949) d'André Gide fait partie des œuvres de l'auteur, elle est son choix est personnel (cf. Pléiade, Gallimard). Peut-on en dire autant de celui qui conçoit une émission présentant une anthologie de films, une anthologie de concerts ? (Sur ce point, voir : Bernard Edelman, Nathalie Heinich, L'art en conflits. L'œuvre de l'esprit entre droit et sociologie, Paris, Editions La Découverte, 2002.)

En 1874, Ralph Waldo Emerson publie Parnassus, sa propre anthologie poétique. Le Parnasse, c'est là où habitaient les Muses ; c'est le titre d'une anthologie de poésie, éditée en France quelques années plus tôt, Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux (1866) qui publia Théophile Gauthier, Charles Baudelaire, Stéphane Malarmé, entre autres. Emerson explique ainsi la confection de son anthologie : "This volume took its origin from an old habit of copying any poem or lines that interested me into a blank book", déclare-t-il dans sa préface, revendiquant la commodité "the convenience of commanding all my favorites in one album, instead of searching my own or other libraries for a desired song or verse...". Ensuite, l'anthologie devient publique. "S'il la commence pour lui-même, c'est pour d'autres qu'il la termine et la publie", dira Georges Pompidou, futur Président de la République, dans la préface de son Anthologie de la poésie française (1961). Aujourd'hui, chacun peut réaliser et partager sa propre anthologie en recourant à des outils logiciels tels que Evernote, Instapaper ou Pocket (avec liens, tags, outil de recherche, de présentation, d'annotation, reminder, etc.). Curation ? Bookmarking ? Tout comme l'on peut créer et partager ses propre playlistes musicales sur YouTube, Spotify ou iTunes.
"En composant cette anthologie, je n'ai rien voulu renoncer", prévient Paul Eluard (La poésie du passé. De Chrestien de Troyes à Cyrano de Bergerac). De quels renoncements est coupable l'auteur d'une anthologie ? Comme principe de choix, Emerson s'en remettait à la "célébrité" (fame) : "The task of selection is easiest in poetry. What signal convenience is fame !"
Le travail d'anthologie s'apparente à celui du rhapsode grec (ῥαψῳδός) qui cousait ensemble des chants (ραπτω, coudre, et ωδη, chant) ou des morceaux de chants en les récitant : l'Iliade et l'Odyssée n'étaient-elles pas d'abord des anthologies orales ?
Aujourd'hui, l'anthologie littéraire reste un genre important (liste, synthèse) et constitue une catégorie de classement et d'organisation des linéaires en librairie (cf. infra).
Stanford University Bookstore, rayon "Anthology", août 2016 (photo FjM).

N.B. Signalons le remarquable article de Carole Dornier, "Montesquieu et la tradition des recueils de lieux communs", Revue d'histoire littéraire de la France, 4/2008 (Vol. 108) , pp.809-820.

mardi 16 août 2016

Inventaire publicitaire en images


François Bertin, Claude Weill, PUB. Affiches, cartons et objets, Editions Ouest-France, 2015, 384 p. 19,9 €.

Ouvrage de collectionneur plutôt que d'historien, ce gros volume donne à voir "de" la publicité, beaucoup d'images de publicité. Toutes sortes de publicités, des affiches et des objets conçus pour les points de vente (PLV) : plaques émaillées, calendriers (dont vide-poches), statuettes, panneaux décoratifs, cartons découpés, présentoirs, tôles imprimées, buvards, calendriers, thermomètres, automates pour les comptoirs, les vitrines... Tout ce sur quoi tente aujourd'hui de mordre le DOOH.

Le livre compte plusieurs centaines de reproductions montrant de la publicité. De la publicité pour des produits de grande consommation, principalement. Epicerie d'abord : chocolat, petits beurre, biscuits, moutarde, confiture, sucre, tripes, pâtés, Végétaline, confiserie (Pierrot Gourmand), levure, pâtes (Lustucru), fromages (Petits Gervais, La Vache qui rit, "l'amie des enfants"). Produits de soins, pour l'auto-médication : contre l'arthrite, le rhume, les migraines et névralgies, la douleur dentaire, les vers, la toux, le point de côté, les rhumatismes. Produits d'hygiène, de beauté et maquillage : brillantine, teinture pour cheveux blancs, savons, dentifrice, shampooing, crèmes à bronzer, parfums ("BourJois avec un J come Joie"). Boissons : sodas, jus de fruits, bières, chicorée, apéritifs, quinquina, liqueurs. Cigarettes et papiers à cigarettes, cigares. Produits pour l'agriculture et le jardinage : potasse d'Alsace, charrues à pièces mobiles, bottes, engrais, présure. Produits d'entretien : cirage, lessive, savon, teinture, encaustique, amidon. Les vêtements et accessoires, sous-vêtements, pantoufles, tabliers, bas, gants, parapluies. Aujourd'hui, ce quotidien est pour nous exotique.

Notons encore la publicité pour des médias : Le petit journalL'Humanité. Journal des Travailleurs, La Dépêche (Paris, Toulouse : "le plus grand journal de province"), le gramophone pour "la voix de son maître".

Au total, ce livre décrit la vie quotidienne en France avec les marques, il traduit l'évolution récente (moins d'un siècle) de l'entreprise familiale et des techniques du travail domestique, que la division du travail affecte aux femmes (ménagères).
Parfois percent des éléments de luxe chez des consommateurs modestes, économes, qui, tout autant que les riches, veulent se distinguer et paraître (mais on est loin d'une consommation strictement ostentatoire à la Veblen). Une marque de biscuits offre des reproductions de tableaux (biscuits Olibet / tableau de G. Seignac). Le calendrier se veut un élément de la décoration domestique...
Un salon des arts ménagers s'est tenu chaque année à Paris, de 1923 (on parle alors de Salon des appareils ménagers) à 1983. Ce livre dit en images une histoire de la civilisation domestique, de sa première modernisation : l'éclairage au gaz (1914), le poêle à bois à feu continu, le pétrole Electricine pour les lampes, les insecticides, l'aspirateur, le compteur d'eau contre la gaspillage, le balai O-Cedar, la yaourtière (1952), la "machine à lessiver", les assurances "sur la vie", le Corector ("on efface comme on écrit") et la pointe-bille, le rasoir électrique. L'ouvrage témoigne également de l'arrivée de l'automobile, du tourisme, des deux roues.
La publicité est facteur de changement, elle accompagne le changement, l'explique, le diffuse, le justifie. Attendons la aujourd'hui au détour de la domotique (smart home) et l'Internet des objets domestiques : éclairage, détecteurs, énergie, serrures, aspirateurs... Ecrans, interactivité ?

Riche inventaire donc. Belles reproductions, une reliure qui permet un feuilletage confortable. Il n'y manque que des index (des marques, des produits) et parfois la date.
De ce bric à brac d'images, souvent touchant, délibérément sans classement ni organisation, émerge une réflexion tacite sur la place de la publicité entre modes d'emploi et modes de vie, sur l'avenir des illusions du progrès.
Les images publicitaires se révèlent une inépuisable source d'observation des changements techniques et sociaux. On y perçoit aussi des changements langagiers, des créations lexicales ("barannisez vos chaussures") et inversement des mots devenus rares (obsolescence lexicale) comme le mot "busc", qui désignait les baleine de corsets. On peut y observer des changements affectant les techniques du corps, les manières de se tenir (hexis corporelle, Marcel Mauss), la consommation des ménages, la hiérarchie sociale des produits, plus ou moins classants.

Les sciences du social n'ont pas encore, il s'en faut, tiré tout le profit possible des images et produits publicitaires. Cet ouvrage indique ce que pourrait être une science de la publicité étudiant "la vie des signes [publicitaires] au sein de la vie sociale" (une sémiologie donc, cf. F. Saussure).

mardi 9 août 2016

Histoire culturelle : visage, émotions, sentiments



Jean-Jacques Courtine, Claudine Haroche, Histoire du visage. Exprimer et taire ses émotions (XVIe - début XIXe siècle, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1988, 2007, 287 p.

Travail d'historiens. Travail d'anthropologie culturelle. Les émotions du visage sont le fruit d'une histoire, d'une culture ; les expression des visages varient avec les époques et les classes sociales. Le langage des émotions s'apprend, se transmet, s'inculque : socialisation, éducation y contribuent. Le rôle des médias dans cette inculcation est déterminant désormais, cinéma, réseaux sociaux, variétés, publicité : tout ce qui relaie et propage les gestes des people. Il suffit de voir des jeunes européens espèrer se distinguer en imitant les gestes, en empruntant à la culture américaine des bouts de comportements langagiers, des tons de voix, des expressions, des accents, des gestes, toute une hexis corporelle que révèle la pose des photos.
Jeux d'acteurs ?

Dans leur ouvrage, les auteurs évoquent les philosophies du visage à l'œuvre dans les manuels de civilité et de conversation européens, dans les manuels de savoir-vivre ; on voit dès l'antiquité se développer l'histoire de l'individualisation, de la personnalisation des expressions du visage, de ses gestes : "science des passions", langage du corps, "anatomie du sentiment".
Une attention particulière est accordée à l'histoire de la physiognomonie, discipline qui visait à deviner l'âme, la personnalité derrière les apparences, à percer la dissimulation, le mensonge. A mi-chemin entre technique médicale d'observation et technique divinatoire (astrologie), la physiognomonie apparue en Grèce (Hippocrate), développée par la tradion arabe, s'épanouit aux 17 et 18èmes siècles ; elle concerne l'anatomie des visages mais s'étend également à la conversation ("physiognomonie de la parole") et va jusqu'à la criminologie (Cesare Lombroso).

Le visage, c'est l'homme : in facie legitur homo. Comprendre les sentiments, lire les caractères en analysant les traits du visage est une ambition ancienne. Avec les outils de l'intelligence artificielle, cette ambition est renouvelée (cf. "l'intelligence artificielle des passions de l'âme").
On fait l'hypothèse qu'il existe des données élémentaires des expressions du visage que le machine learning pourrait détecter et interpréter. Le visage, ses traits, sa forme laissent voir la personnalité, l'humeur. L'hypothèse de l'universalité du langage des émotions de base guide les travaux classiques de Paul Ekman. Nouvelle physiognomonie, retour de Lavater et de son Art de connaître les hommes par la physionomie (1775) ?
La tentation physiognomonique pourrait réapparaître avec l'analyse des photographies publiées sur les réseaux sociaux et avec la reconnaissance faciale. Au-delà de la vision par ordinateur (computer vision), l'anthropologie invite à une prise en compte de la sémiologie et de la dimension culturelle.

L'ouvrage de Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche s'arrête au seuil du XXème siècle, avant la phénoménologie. Comment raccorder cette histoire culturelle - exclusivement européenne - du visage avec ce qu'énonce la philosophie d'Emmanuel Lévinas qui accorde un statut fondamental, premier au visage ? Comme siège de la vulnérabilité, le visage d'autrui impose d'emblée une responsabilité morale ; le face à face est au commencement de l'éthique : "En quoi l'épiphanie comme visage, marque-t-elle un rapport différent de celui qui caractérise toute notre expérience sensible ?" (Totalité et infini, 1971, section III, "le visage et l'extériorité").

Cette Histoire du visage est un ouvrage essentiel pour qui travaille sur la vision ; elle peut constituer un contrepoids fécond aux travaux recourant à l'intelligence artificielle.

jeudi 4 août 2016

L'économie numérique selon Jean Tirole, data et bien commun


Jean Tirole, Economie du bien commun, Paris, PUF, 2016, 550 p., bibliogr., 18 €

Par sa visée didactique et sa clarté, cet ouvrage s'apparente à un manuel universitaire ; il a pour objectif de situer la réflexion économique contemporaine en montrant son application aux problèmes essentiels de nos sociétés et tout particulièrement son adaptation, délicate, à leur numérisation.
Ecrit en un français limpide, sans anglicisme ni jargon, l'ouvrage aborde les questions fondamentales de l'économie parmi lesquelles l'auteur a retenu celles du marché et de la morale, de la modernisation de l'Etat, de la gouvernance de l'entreprise, de l'Europe, des crises financières, de la régulation sectorielle, du financement de l'innovation, de la propriété intellectuelle (le cas des patent trolls), le service public et la concurrence : le numérique bouleverse toute la science économique...

Surtout, Jean Tirole souligne les "défis sociétaux" de l'économie numérique. Le quinzième chapitre commence ainsi par la confiance et "l'acceptabilité sociale du numérique" et de l'usage des données. "La confiance est non seulement liée à la compétence, mais aussi à l'absence de conflits d'intérêt", rappelle d'emblée l'auteur. Peut-on avoir confiance dans les recommandations ?
Vient le lancinant problème clé de l'économie numérique : qui est propriétaire des données, qui a le droit de les revendre ? Quelles barrières à l'entrée dans l'économie numérique cette propriété des données élève-t-elle ? L'auteur insiste sur la nécessité de séparer la fourniture des données, souvent involontaire et non perçue (par le client, le patient, l'usager, etc.), d'une part, et le traitement de ces données (par une entreprise spécialisée) d'autre part.
Prenant l'exemple de l'assurance, il évoque la dialectique de l'aléa moral et de l'antisélection, de la mutualisation du risque et de l'indispensable responsabilisation (que traduit le niveau des franchises). "L'information tue l'assurance" car elle incite à sélectionner les plus faibles risques. Quelle évolution de l'assurance est compatible avec le développement des sciences médicales et sociales qui fournissent des informations sur le risque de santé ? Les futures sociétés d'assurance seront-elles celles qui détiendront le plus d'information sur la population, sa santé et ses styles de vie (Google, Amazon, Facebook) ? Quel rôle pour les politiques de santé publique, d'éducation et de prévention ? L'auteur évoque aussi le danger de distorsion de concurrence si l'Etat ne veille pas à l'équité des modèles économiques devant les charges sociales, l'impôt sur le revenu : le cas d'Uber, et de bien d'autres optimisations fiscales pratiquées en Europe viennent à l'esprit.

L'économie des plateformes bifaces (two-sided markets), dont l'auteur est spécialiste, fait l'objet du chapitre 14 : il s'agit des cartes de crédit, d'Uber, d'Airbnb, de Google, et autres "matchmakers". Avec l'exploitation bientôt systématique de la data, toute entreprise ne devient-elle, par défaut, pas une plateforme biface ?
L'économie numérique s'appuie beaucoup sur la réduction des coûts de transaction (lecture des offres, coûts de signalement), les rendement d'échelle, les externalités de réseau, l'interopérabilité, la régulation sectorielle...

Notre Prix Nobel énonce simplement les problèmes de l'économie numérique faisant parfois un gros plan, en passant, sur la situation française. Il y observe la pénurie inquiétante de nouvelles entreprises de dimension internationale ; lui qui étudia et enseigna à Polytechnique et au MIT souligne, en parfaite connaissance de cause, l'homologie de culture des organisations inculquée et mise en oœuvre par les grandes universités américaines (Stanford, MIT, Harvard, Yale, etc.) et les campus des grandes entreprises de l'économie numérique (Apple, Google, etc.). Bénéfice réciproque. L'université française en comparaison s'apparente plutôt à un établissement secondaire pauvre. Il y a ici matière à réflexion économique et pédagogique, plus urgente que les discours autosatisfaits sur la "French tech".

L'évolution numérique, montre Jean Tirole dans ce livre, impose de repenser tous les rouages de la société : fiscalité, salariat, santé, assurance, mobilité, socialisation, droit de la concurrence... Quant au droit du travail, il lui semble encore anachronique, trop "conçu en référence au salarié d'usine".
De nombreux exemples, toujours exposés clairement, les notes explicatives et les indications bibliographiques font de ce travail un livre convaincant et stimulant.
Cet ouvrage, modeste dans le ton, ambitieux scientifiquement, sans démagogie ni frime, constitue une remise en ordre méthodique des problèmes économiques contemporains, de ce que l'on sait et de ce que l'on ignore (et de ce que l'on ignore qu'on l'ignore, de ce dont il faut douter aussi). Il laisse percevoir l'importance des décisions morales dans l'économie : justice sociale, emploi, intégration par l'emploi et l'éducation, solidarité. Sans a priori idéologique, sans dogmatisme, sans omettre jamais la réalité et la rigueur de la science économique.
Rien pourtant, et c'est dommage, sur l'économie numérique concernant la défense, la sécurité internationale (cf. soft power, doctrine Gerasimov, etc.) et la sûreté des biens et des personnes, celle-ci étant l'un des premiers Droits de l'Homme (Art. 2, 1789).

N.B. Du même auteur, avec Jean-Jacques Laffont, Competition in Communications, Boston, The MIT Press, 1999

lundi 25 juillet 2016

Apollinaire, les peintres de sa modernité


Apollinaire. Le regard du poète, Paris, 2016, Editions du Muséee d'orsay, Editions Gallimard, Bibliogr., Index, 320 p. 45 €

Catalogue de l'exposition qui s'est tenue à Paris au Musée de l'Orangerie (6 avril -18 juillet 2016).
Guillaume Apollinaire fut, comme Charles Baudelaire, un poète de la modernité : il célébra l'aviation, les tramways, le cinéma, la "rue industrielle", la Tour Eiffel, les phonographes, l'électricité, le machinisme ("sonneries électriques des gares chant des moissonneuses")... et  la publicité. Louis Aragon (Le Paysan de Paris) et André Breton le suivront dans ces goûts : on pense aussi au tableau de Marc Chagall, "Paris par la fenêtre" (1913) avec la Tour Eiffel et un train du chemin de fer de petite ceinture. Ou encore au tableau de Natalia Gontcharova intitulé "La lampe électrique" (1913). Tous deux présents dans le catalogue. Le débat avec le futurisme n'est jamais loin.

"Je crois avoir trouvé dans le prospectus une source d'inspiration... Il me reste les catalogues, les affiches, les réclame de toutes sortes. Croyez-moi, la poésie de notre époque y est incluse. Je n'en ferai jaillir…" (cité p. 57). Dans le catalogue de l'exposition, figurent quelques reproductions d'images publicitaires qui ont pu séduire Apollinaire : la première pour la ouate thermogène (un diablotin crachant des flammes), une autre pour "Fantômas", film muet de Louis Feuillade (mai 1913) ; Apollinaire est même membre fondateur, avec Max Jacob, de la Société des Amis de Fantômas, la SAF !).
Guillaume Apollinaire aime le cinématographe ("l'art populaire par excellence"), il aime les films de Charlie Chaplin, les Fantômas, les westerns. Il écrira même un cinéma-drame, "La Bréhatine" (1917). Cf. le texte de Carole Aurouet, "Apollinaire et le cinéma", pp. 61-64).

Guillaume Apollinaire fut aussi un admirateur des arts dits premiers (extra-occidentaux, africains surtout, Congo, Dahomey), ce qui était alors une dimension de la modernité, (de la mode ?) occidentale que le colonialisme ne dérange guère . Voir le contribution éclairante de Maureen Murphy : "Apollinaire et l'oiseau du Bénin (Picasso) : le primitivisme en question". pp. 83-96.

L'exposition et le catalogue mettent en évidence, de manière dispersée, le milieu d'Apollinaire, son "cercle" (le champ, dirait Pierre Bourdieu) avec son réseau de relations, peintres, galiéristes, journalistes, collectionneurs, éditeurs grâce auquel il gagne sa vie. Voir le travail de Sylphide de Daranyi "Apollinaire acteur du monde de l'art - Chronologie" (pp. 279-286). Mais la chronologie, minutieuse, indispensable, ne suffit pas à éclairer la structuration même de ce champ, sa polarisation, son efficacité économique, les conflits d'école, de personnes (dont la relation Apollinaire / Picasso ou encore Marie Laurencin / Apollinaire), les bénéfices, les enjeux, les "amis", les transformations du champ (travail engagé par Anna Boschetti, cf.infra). Qui accomplira ce travail de sociologie historique de l'art (cf. celui de Pierre Bourdieu sur Manet et le symbolisme) sans lequel on se perd ?
Guillaume Apollinaire fut un homme de son temps. Comment ne pas l'être ? Pourtant, il en émerge comme une intelligence de son temps... un "homme-époque" ?

Référence :
  • Anna Boschetti, La poésie partout. Apollinaire, homme-époque (1898-1918), Paris, Editions du Seuil, 2001, 347 p. Index.

lundi 18 juillet 2016

Foules, masses, publics et autres multitudes


Elena Bovo et al.,  La foule, 2015, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 151 p.

La notion de foule est intuitive, confuse, floue ; bien qu' appartenant aux expressions d'usage courant, elle est difficile à cerner, encore plus à définir. Pour s'y retrouver, on la pose en l'opposant à celles de masse, de multitude, de classe, de public, de peuple, d'opinion publique, de corps électoral, de série voire même de consommateurs ("foule sentimentale", disait la chanson). Nous ne nous trouvons donc jamais loin des médias, de l'audience... et, désormais, de la data.
L'arrivée des médias électroniques, radio, télévision, Internet, a étendu la notion de publics et d'espace public au virtuel. On ne cesse sur le Web de parler de "crowd" (crowd sourcing, crowd funding, etc.), voire même de "crowd-based capitalism" (Arun Sundararajan). De quelle foule s'agit-il ? Existe-t-il des foules virtuelles que réuniraient les réseaux sociaux par centaines de millions d'utilisateurs ? "Actions à distance", disait Gabriel Tarde, qui croyait pouvoir y déceler le signe distinctif de la civilisation... Optimiste (cf. La radio au service des nazis). "Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art", dit Charles Baudelaire (Petits poèmes en prose, XII).

Pour y voir clair, comprendre, cerner et discerner la notion de foule, Elena Brovo a réuni six spécialistes d'histoire et de philosophie. Sept chapitres pour disséquer et analyser cette notion, chacun s'appuyant sur un ou plusieurs auteurs canoniques : Spinoza, Maximilien Robespierre, Jules Michelet, Karl Marx, Gustave Le Bon, Hippolyte Taine, Gabriel Tarde, Jean-Paul Sartre, pour finir avec Scipio Sighele, disciple de Cesare Lombroso ("La folie des foules"). La juxtaposition de ces textes est étourdissante et, refermant l'ouvrage, on ne sait plus guère à quelle foule se vouer. Doute hyperbolique. Sans compter les foules méconnues : par exemple, les fan zones du football (4 millions de personnes en juillet 2016, en France, cf. infra), la foule des villes, des départs en vacances (cf. infra), des rues et des places publiques (smart city), des manifestations... "οἱ πολλοί" (oi polloi), disait-on en anglais distingué (l'opposant à οἱ ὀλίγοι, oi oligoi, bien sûr).

La référence, explicite ou implicite, à la Révolution française et aux philosophes des Lumières est à l'horizon de la plupart des auteurs évoqués dans ce livre, historiens, politologues, philosophes, psychologues dès lors qu'ils mobilisent la notion de foule. On y cherche avec Michelet et Taine "les origines de la France contemporaine". L'exercice se poursuit aujourd'hui... (cf. la conclusion du chapitre d'Arthur Joyeux). D'autres illustrations historiques, moins françaises, auraient été bienvenues.
Dessin du Canard Enchaîné, 13/07/2016, p. 8
Frédéric Brahami examine le statut de la foule dans la Révolution française, depuis la prise de la Bastille jusqu'aux massacres de septembre 1792 (septembriseurs, spontanéité des masses ?). Aurélien Aramini s'attache à l'œuvre de Jules Michelet pour y épingler une approche contradictoire ; pour l'historien, la foule peut être, sans raison claire, tour à tour révolutionnaire (c'est le peuple en acte) et contre-révolutionnaire...

Gustave Le Bon, en 1895, annonce "l'ère des foules". Sa psychologie des foules, qui connaîtra un succès éphémère, sera détrônée par l'idée d'opinion publique dont la force et la puissance sont inséparables de celle de la presse et des intellectuels (cf. Affaire Dreyfus).
Gabriel Tarde, critique contemporain de Gustave Le Bon (Les lois de l'imitation, 1890), propose de substituer la notion de public à celle de foule : voici venir "l'ère du public ou des publics", le public est "le groupe social de l'avenir". Ce public est un produit des médias, de l'imprimerie et du chemin de fer qui, ensemble, bâtissent la grande presse (manquent l'école obligatoire et la publicité). Tarde ajoute au diagnostic le télégraphe et le téléphone. Chapitre synthétique, éclairant, de Gauthier Autin : "grandeur et décadence de la psychologie des foules".

Karl Marx a-t-il parlé de foule ? Dans "le marxisme et les foules", Arthur Joyeux rappelle d'abord combien l'éloge des foules par Le Bon est réactionnaire, contemporain de l'hostilité aux syndicats, aux bourses du travail, au parlementarisme, à la classe ouvrière. Ensuite, il propose une étude "langagière" de la notion de foule à partir de textes de Marx : "foule" serait en allemand "die Menge" (proche de volume, quantité, ensemble, notion chère aux mathématiciens, Mengenlehre) ou "der Haufen" (le tas), ensembles indistincts, non structurés, que Marx oppose à la masse (die Masse) qui se constitue en classe organisée, consciente (avec un parti, des organisations "de masse"...). Travail de lexicologie séduisant mais frustrant car trop limité dont on attend davantage... Peut-être faudrait-il recourir à des outils plus puissants d'intelligence artificielle des textes (NLP, clusters, etc.). Car enfin Hitler aussi utilise la notion de masse : diriger, affirme-t-il, c'est pouvoir bouger des masses ("Denn führen heisst : Massen bewegen können" (Mein Kampf, Eine Kritische Edition, p. 1473).

De cet ensemble de textes ne ressort, en toute logique, aucune conclusion. La foule comme la masse ou la multitude sont rebelles au concept ; elles ne se laissent pas aisément saisir et enfermer par les outils de classification courants. Pourtant, les problèmes évoqués dans cet ouvrage sont au cœur de l'économie de la communication et des médias et de l'histoire politique récente. De quelle discipline peut-on attendre un début de réponse ?
Fan zone de la Tour Eiffel à Paris, en juillet 2016, pour l'UEFA Euro. Foule ?

dimanche 10 juillet 2016

Numérisez vos souvenirs ! Linéarité brisée : la dernière bande du magnétophone


La technologie change le statut de la mémoire (écriture, imprimerie, photographie, vidéo). Pour la photo, voir le mode de travail d'Annie Ernaux, s'aidant de photos, les siennes, celles publiées sur les réseaux sociaux, pour reconstituer son passé. La généralisation de la photographie par le smartphone modifie le rapport au présent ; la vidéo lui ajoute une bande-son : cinéma pour tous, par tous.
Mémoire assistée, externalisée. La technologie est prolongement de l'homme selon l'expression de Marshall McLuhan. Prolongement de la mémoire, notre musée personnel, intime. Contre l'oubli, dit un tracte commercial distribué dans la rue, "numérisez vos souvenirs".
Tract commercial sur un pare-brise, Paris, juillet 2016

Pour illuster cet effet de la généralisation des médias numériques personnels, une représention théâtrale est bienvenue : "La Dernière bande", pièce en un acte de Samuel Beckett ("short stage monologue"). La pièce met en scène le rôle de l'enregistrement sonore dans la confrontation d'un vieil homme (69 ans) avec son passé, avec ce qu'il fut, lui, avec sa voix, avec ses idées et ses sensations d'alors, trente ans plus tôt. La pièce a d'abord été écrite en anglais pour la radio anglaise ("Krapp's Last Tape", 1958). Traduite en français par l'auteur lui-même avec Pierre Leiris, le monodrame  est publié aux Editions de Minuit.

A la différence de la photo, l'enregistrement sonore, la voix, comme le téléphone, sont des médias froids (cool) selon la typologie macluhanienne. Leur pauvre définition provoque une forte participation, l'imagination de l'auditeur mobilisant plusieurs sens. Plus qu'un vestige, le passé est présentifié. Le viel homme dialogue avec le jeune homme qu'il fut, il évoque - retouve - une émotion amoureuse, qui date de trente ans auparavant. Soliloque, auto-dérision, déception : "Just been listening to that stupid bastard I took myself for thirty years ago, hard to believe I was ever as bad as that" ("Viens d'écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j'aie jamais été con à ce point-là"). Dépouillement du viel homme ?
Identité ? On n'est plus le même, affublé constamment de son passé. La technologie dissuade de toute illusion à propos de son propre passé. Inutile de l'embellir comme lorsque l'on raconte. Elle altère la linéarité de l'existence, brise la ligne de vie. "Quand vous serez bien vieille..."
Les futures dernières bandes, généralisées, seront les réseaux sociaux et leurs "snaps", "Snapchat memories" après que l'éphémère "everything disappears" ait disparu.

Jacques Weber au Théâtre de l'Œuvre (Paris, 2016)

jeudi 7 juillet 2016

Naissance d'une presse européenne d'information politique


Marion Brétéché, Les compagnons de Mercure. Journalisme et politique dans l'Europe de Louis XIV, 2015, Paris, Champ Vallon, 356 p., Bibliogr., Index, 27 €.

Le siècle de Louis XIV fut un siècle d'intolérance religieuse : la désastreuse Révocation de l'édit de Nantes (octobre 1685) déclenche des persécutions contre les protestants.
En Europe, les Provinces Unies constituent, en revanche, un pôle de résistance au monarque français ; les libertés politiques et religieuses y permettent l'édition et la publication de périodiques d'actualité écrits en français, alors langue internationale, koiné des élites européennes. Ces périodiques, qui sont bien sûr interdits en France, bénéficient d'une circulation internationale ; ils font de l'information politique européenne un objet d'analyse et de publication.

Ces périodiques nouveaux, qui comptent une centaine de pages par numéro, traitent d'informations politiques européennes : acteurs des gouvernements, guerres en cours, négociations, traités, événements européens, actualité... Naissance de la presse, bien sûr, mais on pourrait y voir aussi la naissance de ce que Alfred Grosser appellera "l'explication politique" (cf. "une introduction à l'analyse comparative", 1972) et, dans le sillage de l'explication, la naissance d'une science politique qui rompt avec la philosophie politique.
L'ouvrage  de Marion Brétéché se présente comme une contribution à "une histoire sociale du journalisme" et de la "vision du politique". L'auteure étudie l'activité de la douzaine de journalistes qui rédigent les "mercures" ; ils se distinguent des gazetiers. Exilés, anonymes, ils donnent "une publicité nouvelle à la politique" : ils se veulent des experts de l'histoire politique du temps présent : ils "constituent la politique en savoir", dégagent la construction des faits politiques et d'un "espace public" (cf. J. Habermas).
L'auteure analyse d'abord le dispositif éditorial de ces "mercures", puis les configuations socio-professionnelles de leur production : fonctions politiques, pratiques d'écritures et formes éditoriales (narrations, épistolarité, fictionnalisation, compilation, réécriture, traductions, republications). Enfin, le travail se tourne vers les lecteurs, les publics du politique au-delà de ses acteurs. Mais, à cette époque, il n'y a pas encore de politique de communication des gouvernements.

L'ouvrage constitue une contribution essentielle, méticuleuse à l'histoire du journalisme politique, à son autonomisation comme métier. C'est aussi une réflexion sur les relations internationales en Europe, la constitution de disciplines internationales (droit, politique).