mercredi 29 décembre 2010

Faits divers en trois lignes : Twitter en 1906

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Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Editions cent pages Cosaques, 2009 (non paginé)

C'était avant Twitter.
Fénéon, ancien employé au ministère de la guerre (1881-1894), soupçonné d'attentat anarchiste, rédige en 1906, pour un quotidien national, Le Matin, des faits divers en trois lignes. Fénéon est libertaire, dreyfusard ; il dénonce le colonialisme, le militarisme, l'église... Il sera critique d'art, aux admirations admirables (Rimbaud, les Impressionnistes, Mallarmé, Apollinaire, Jarry, Valéry, Matisse, Proust...) et il dirigera La Revue Blanche à laquelle il fit collaborer Debussy et Gide. Il traduisit un roman de Jane Austen et, surtout, car il était passionné de peinture, vendit des tableaux dans des galeries.

Pris un à un, ces petits textes (1210) produisent un effet bizarre qui les apparente à certains énoncés dada ou surréalistes. Juxtaposés, publiés bout à bout, à raison de trois par page, ils donnent aujourd'hui, sous des dehors d'actualité aléatoire, une image cocasse, anarchique du monde, tendre et tragique. Effets de montage, effets de brièveté...

Extraits :
  • "Tombant de l'échafaudage en même temps que le maçon Dury de Marseille, une pierre lui broya le crâne".
  • "Dormir en wagon fut mortel à M. Emile Moutin de Marseille. Il était appuyé contre la portière ; elle s'ouvrit, il tomba".
  • "Radieux : "j'aurais pu avoir plus!", s'est écrié l'assassin Lebret condamné à Rouen aux travaux forcés à perpétuité".
Le format s'y prêtant, quelqu'un a eu l'idée de publier ces faits divers traduits en anglais, à raison d'un par jour, sur Twitter où ils retrouvent leur rythme d'origine : http://twitter.com/#!/novelsin3lines

Ces textes, que publia un grand quotidien national (Le Temps, dont héritera Le Monde), invitent à penser la catégorie journalistique de "fait divers", de "quotidien", par opposition à "l'événement" : "fait divers" pour les uns, "événement" pour les autres ? En vrac :
  • Le fait divers est l'opposé du "pseudo-event", plus ou moins people, construit par et pour les médias (cf. Daniel J. Boorstin). 
  • Il s'agit de "nouvelle", au double sens du terme : le fait divers annonce quelque chose de nouveau, de vrai, d'imprévu et raconte brièvement une histoire dramatique, lue en une seule fois. 
  • Il n'y a que la presse régionale pour couvrir régulièrement les "faits divers", rendre compte des faits de la vie ordinaire, inclassables (divers) dans les catégories courantes. 
  • Le fait divers, au plan de la notoriété, appartient à la longue traîne des événements
  • Libération, du temps de Sartre, mit le fait divers au coeur du journalisme.
  • Twitter pourrait être un outil formidable de traitement des faits divers.

Sur Félix Fénéon :
Wikipedia et l'article de kairos dans Mediapart, "Le très curieux Félix Fénéon ou trois lignes d'anarchie dans les belles-lettres", 23 janvier 2010.
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lundi 27 décembre 2010

Medias au Maghreb

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Horizons maghrébins. Le droit à la mémoire, N°62-2010, "Médias au Maghreb et en milieu migratoire", Presse Universitaire du Mirail, Toulouse. 200 p., 22,5 €

Les travaux réunis dans ce numéro abordent principalement les aspects législatifs et réglementaires des médias, l'évolution du journalisme et la réception des médias audio-visuels (TV, radio, Web) dans différents contextes sociaux. A travers ces thèmes court la lancinante question de la liberté des médias et de sa répression par les Etats.
Un "cahier couleur" avec des reproductions d'oeuvres de Ursula Schmidt est consacré à la Mauritanie avec des tableaux montrant des paysages avec paraboles (cf. infra, couverture de la revue).
A la lecture de ces travaux, plusieurs questions émergent.
  • Commençons par un manque : un bilan systématique de l'offre télévisuelle aurait été bienvenu. Qui paie toute cette télévision, toutes ces chaînes diffusées par les satellites (Etats, annonceurs, partis, etc.) ? D'où viennent les programmes diffusés ? Les Etats du Golfe, fréquemment évoqués, apparaissent comme des acteurs déterminants de l'économie des médias consommés par les populations maghrébines (cf. le travail de Mohammed El Oifi, sur la "sociologie des journalistes maghrébins dans le Golfe"). Peut-on traiter des usages des médias sans un cadrage économique minimum ? Quid, par exemple, des participations croisées de News Corp. (Murdoch) et du prince saoudien Al-Walid ?
  • La dimension quantitative des consommations est absente, faute d'une mesure continue des audiences issue du marketing des mass-médias publicitaires. A la différence des médias commerciaux, les médias financés par les Etats (impôt) ne se soucient pas des consommations média : les médias commerciaux doivent vendre leur audience aux annonceurs, les médias d'Etat achètent leur audience.
  • Les travaux de type qualitatif ne comblent pas le déficit quantitatif. Et les intuitions qu'ils dégagent ne peuvent être pondérées faute d'outils de calages (évolution des équipements, de la réception, etc.). Les enquêtes quali sont, ici comme ailleurs, difficiles à mener : elles exigent de l'enquêté qu'il ou elle prenne du recul par rapport à sa pratique. De plus, les situations sociales et politiques dans lesquelles s'effectuent ces enquêtes ne peuvent qu'agraver les risques de biais et de conformisme.
    • Le travail de Kaddour Kendzi sur la place occupée par la télévision dans la vie des habitants des ksour (Sud-Ouest algérien) dégage les enjeux de la télévision comme facteur d'occidentalisation et la volonté de maintenir la socialisation traditionnelle (avec la télévision "on est là et on n'est pas là" ; "notre corps est là mais notre esprit est aileurs, dans les sphères de l'occident" énonce un enquêté, "jeune instituteur", pour décrire l'expérience télévisuelle (p. 38). 
    • Les entretiens conduits avec des "Algériens de Nancy" à propos de leur consommation de télévision (article de Souâd Touhami) montrent que l'offre variée de médias télévisuels se traduit par des stratégies de consommation diversifiées qu'accompagnent aussi divers types de discours de rationalisation. 
    • Agnès Levallois décrit les péripéties du lancement par France 24 d'une rédaction en arabe ; elle révèle les difficultés de l'internationalisation d'une antenne : questions de langues, de compétences journalistiques et de budget. Cette étude de cas privilégiée (l'auteur a dirigé ce lancement) révèle un concentré des difficultés de tout téléspectateur qui gère une consommation audio-visuelle pluri-culturelle : quels ingrédients mélanger pour personnaliser une consommation avec cette diversité de provenances, de centres d'intérêt, de langues. 

Quels changements en termes de connaissances des médias peut-on attendre de la multiplication des équipements de réception (antennes satellites) et de production / diffusion (ordinateurs, téléphonie mobile), de l'accroissmeent de l'offre média (télévision, Web) ?
  • Là où elle existe, comme en France, la mesure continue de l'audience des chaînes de télévision prend mal ou pas du tout en compte les chaînes en langues étrangères. Et il en sera ainsi tant que l'on travaillera à partir de panels, qui, par construction (contrainte économique), ne peuvent représenter que les populations, les médias et les pratiques majoritaires. 
  • En revanche, tout ce qui est transmis en numérique est plus aisément appréhendable grâce aux webanalytics qui permettent d'observer les comportements des internautes sur tous les sites, sans condition d'effectifs. A terme, des dispositifs de télévision connectée devraient faciliter la connaissance des comportements de consommation de la télévision et du Web arabophones ou berbérophones.
Ce numéro, dont nous ne mentionnons ici que quelques unes des contributions, met en évidence la difficulté de parler des médias des Maghrébins, qu'ils habitent au Maghreb ou qu'ils aient émigré (France, Canada). Ce numéro remplit son rôle en marquant les territoires, immenses, à défricher.
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lundi 22 novembre 2010

L'organisation visuelle du livre et de la démonstration

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Anthony Grafton, Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book. Origen, Eusebius and the library of Caesara, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge. 367 p. Bibliogr., Index,

Voici un livre très érudit et original sur l'histoire des médias. Son objet, c'est la naissance d'un mode d'organisation de la page de livre, à l'époque de la transition du rouleau (volumen) au codex (manuscrit plié comme un livre actuel). C'est aussi le développement de nouveaux outils intellectuels, les tableaux comparatifs, les chronologies (timeline), toutes formes nouvelles d'organisation du savoir dont nous avons hérité.
Avec le codex, le support de parchemin acquiert une plus grande capacité (recto et verso) et une moindre fragilité ; il va souvent associer des oeuvres différentes en un même volume et il permet un accès direct au contenu (feuilletage). Le rouleau de papyrus qui dispose d'une moindre capacité ne publiait qu'une seule oeuvre, et souvent même qu'une partie d'une oeuvre, ne permettait qu'un accès séquentiel. Le christianisme qui se répend en Europe assurera l'hégémonie du codex pour l'édition de la Bible ("ancien" et "nouveau" testaments). La bibliothèque adapte aussi ses modes de stockages, du panier de rouleaux (capsa) au rayonnage pour les codices. C'est encore, pour plus d'une dizaine de siècles, une époque de copie manuscrite (on prête le livre à quelqu'un pour qu'il le copie).

Pour analyser et comprendre ces transformations, les auteurs suivent le travail d'Origène (185-253) et d'Eusebius à la bibliothèque chrétienne de Caesarea (Palestine).
A Origène, on doit la création de la bibliothèque et un travail d'édition de la Bible sur six colonnes : L'Hexapla juxtapose, de gauche à droite, le texte hébreu, sa translittération en lettres grecques et quatre traductions en grec (dont celle de la Septante et celle d'Aquila). L'Hexapla (Ἑξαπλάest un ouvrage complexe et innovant tant dans sa conception éditoriale que dans sa réalisation matérielle.
Eusébius (265-340) était évèque de Césarée. On lui doit une histoire universelle (Chroniques) en deux parties : la Chronographie (depuis Abraham) et les Canons (Χρονικοὶ Κανόνεςqui juxtaposent les différents événements de l'histoire mondiale à une date donnée. La mise en page des Chroniques hérite des principes de visualisation de l'Hexapla et les développe.

Les auteurs retiennent de leur minutieuse investigation l'invention de nouveaux modes d'exposition, de méthodes de visualisation nécessaires pour faire penser un texte ou pour concevoir une chronologie. Cette sémiologie graphique rompt avec les modes d'exposition strictement linéaires de l'époque. En lisant cet ouvrage, on assiste à la naissance lointaine de la pensée comptable par tableaux à double entrée, d'Excel, à l'émergence de la "raison graphique" en Occident, à la visualisation de la pensée. On voit aussi se mettre en place la division et socialisation du travail d'édition et le "collage" qu'elles favorisent (citations, emprunts, etc.).
L'Hexapla instaure aussi un plurilinguisme qui est une polyphonie, plurilinguisme qui se poursuivra dans la tradition chrétienne avec Jérôme puis fera place au monolinguisme du latin, jusqu'aux traductions en langues vulgaires. Ce plurilinguisme qui demande aux chrétiens de recourir à la collaboration de savants juifs impose l'évidence des problèmes infinis de la traduction, de l'établissement d'un texte et de sa standardisation.
Alors que le Web transforme l'édition, l'histoire des techniques de visualisation (infographie, "data visualization") et de démonstration révèle et réveille des propriétés du livre que nous avons assimilées au point de les avoir "oubliées" (normes d'apodicticité visuelle). On attend du numérique des éditions plurilingues, les multiples versions de certaines oeuvres (cf. l'édition récente des Oeuvres de Molière), et de nouvelles manières de montrer / démontrer, d'exposer.
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mardi 16 novembre 2010

Les médias font les mots: "om nom nom nom" !

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The New Oxford Dictionary publie le nouveau mot de l'année. Il est né d'un lapsus de Sarah Palin, ex-candidate Républicaine aux élections présidentielles américaines : "repudiate" (refute repudiate), terme qu'elle avait utilisé dans un tweet.

Parmi les mots retenus cette année par le célèbre dictionnaire :
  • "crowdsourcing" : en appeler gratuitement aux amateurs pour une contribution normalement payante effectuée par des professionnels.
  • "retweet" : faire suivre, sur Twitter.
  • "nom nom", d'après l'expression gourmande du Cookie Monster (la marionnette de "Sesame Street", l'émission pour enfants de PBS). 
  • "gleek", fan de la série "Glee" (série musicale mettant en scène des lycéens, diffusée par le network Fox). Deuxième saison en cours. La musique connaît un grand succès de ventes sur iTunes.
  • "webisode", épisode d'une série diffusée sur le Web (généralement court).
  • "vuvuzela" : corne bruyante utilisée par des fans de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, entendue dans tous les matchs retransmis par les chaînes de télévision.
La majorité des mots nouveaux retenus sont des créations des médias. La plupart renvoient - alludent - (pour employer un mot oublié !) à une pratique médiatique. L'an passé, The Oxford Dictionary avait retenu "unfriend" popularisé par Facebook. Cf. Unfriend me not!
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dimanche 14 novembre 2010

La fin du walkman à cassette

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Belle et brêve émission de France Musique : "Le Mot du jour", de Pierre Charvet (dispo en podcast). Celle du 8 novembre 2010 portait sur la fin du walkman, lancé par Sony en 1979. Tellement populaire, le nom propre est devenu nom commun. Antonomase : qui prend la place du nom. Succès pour le produit générique, pas toujours pour la marque. Le nom s'efface, comme se sont effacés les mots gramophone, théâtrophone, électrophone... L'iPod ne va pas très bien non plus menacé par le smatphone multi-usage. Obsolescence programmable ?

Et de rappeler la scène irrésistible de "La Boum" (1980) où Sophie Marceau succombe à la bulle de tendresse qu'apporte le walkman dans le vacarme de la sono. Quelle réalité n'aurait-on échangée contre ce slow de rêve... "Dreams are my reality".
Et déjà, des médias s'en remettaient à la psychiatrie pour dénoncer l'isolement provoqué par le walkman. Mieux aurait valu s'interroger sur les raisons de s'isoler. Sans doute plus compliqué, moins démagogique !
En fin d'émission, un peu de la Neuvième dirigée par Karl Böhm. Merci, Monsieur Charvet.

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mercredi 3 novembre 2010

La mémoire a une histoire

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Catherine Baroin, Se souvenir à Rome. Formes, représentations et pratiques de la mémoire, Paris, Belin, 329 p., Bibliogr.

Cet ouvrage d'une historienne de la civilisation latine permet une approche comparative utile à la compréhension des médias. Bien sûr, ce n'est pas l'objectif de ce livre mais cela peut être le nôtre, lecteurs.
Toute l'histoire des médias pourraient être écrite avec la mémoire pour analyseur.
  • Tout effet des médias se traduit et se mesure encore par une mémorisation : du nom d'un produit à l'image d'une marque, des mots qui lui sont associés, des avantages d'un service. Mémoire de mots, mémoire d'idées, pour paraphraser Léon Brunschwicg. Mémoire de mots, mémoire de marques ? Combien de fois faut-il répéter un message pour que le consommateur s'en souvienne (effective frequency, capping) ? Quand commence-t-il à oublier  ? Qu'est-ce qu'une présence à l'esprit, et une absence ? Questions de mémoire. 
  • Alors que la mémoire change, faut-il revoir nos manières d'apprécier l'évaluation de l'image de marque et de l'impact d'une campagne ?
Deux directions essentielles peuvent être explorées grâce à cet ouvrage : la transmission et l'acquisition des savoirs, d'une part, les outils de la mémoire d'autre part.
  • Nous retiendrons que la mémoire relève du corps : savoir, c'est incorporer. Apprendre va de la main aux yeux et des yeux à la mémoire, disait Quintilien. D'où la difficile transmission du capital culturel : il n'y pas de raccourcis pour la culture, elle ne s'achète pas. Comme le bronzage, disait Bourdieu !
  • La mémoire peut recourir à des aides matérielles : de même que l'on disposait à Rome de tablettes de cire pour noter et ne pas oublier, de même que les politiques se faisaient accompagner de nomenclateurs pour saluer par leurs noms les publics et les clients (salutatio), de même, des outils de mémoire numérique jouent ce rôle aujourd'hui : le smartphone et les tablettes (iPad) avec leur palette d'outils (photos, Gist, etc.), les fiches pense-bête (stickies), les listes (tasks), le prompteur ?



Quel rôle pour la mémoire dans l'éducation à l'ère numérique ? Que faut-il encore savoir par coeur ? On semble éviter cette question primordiale avec habileté. A Rome, la rhétorique était primordiale et la mémoire était à son service. Est-ce que cela a changé ? Pas si sûr !
Ce livre ramène aussi des questions politques, comme celles de l'oubli ou de l'amnistie ("non-mémoire" ordonnée, volontaire), comme celle des monuments. Comment gérer la mémoire du passé ("Verangenheitspolitik", "Vergangenheitsbewältigung"), quelle histoire enseigner ? 

Confronter le rôle de la mémoire à Rome avec celui que lui accordent les médias numériques est un exercice comparatiste salutaire : sommes-nous si loin de cette civilisation dont nous dépendons d'autant plus que nous l'avons "oublié" ?
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dimanche 31 octobre 2010

Les lumières de la pub

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Philippe Artrières, Les enseignes lumineuses. Des écritures urbaines au XXème siècle, éditions Bayard, 164 p. Bibliogr.
Avec l'électricité urbaine arrivent les enseignes lumineuses, symboles de la modernité de la ville. Paysages électrographiques dont les Grands boulevards (dès 1889), les gares, les grands magasins parisiens font une apothéose. La publicité s'empare de ce moyen nouveau pour produire messages et signes des marques ; on crée même un "journal électrique" qui s'exprime en "écriture flamme", alternant nouvelles et produits.

Déjà, créativité et innovation scientifique sont stimulées par la publicité comme aujourd'hui elle l'est par les écrans et leurs messages numériques (digital signage). Le monde du néon se développe (Claude Lumière) : le Cinzano s'écrit en blanc sur fond rouge Boulevard Haussmann et l'architecture incorpore la lumière (cinéma Gaumont-Palace, place Clichy, 1931). La publicité, enrôlant les premières psychologies de la perception et de l'attention, produit une théorie pratique de ce nouveau moyen de communication de masse qui rénove l'affichage.
L'auteur raconte l'histoire ignorée de ce média, de ses héros, de ses entreprises innovantes et de sa réglementation trop foisonnante : la société met plus d'énergie à réglementer qu'à créer. Ce travail rappelle que la publicité a une histoire, et qu'elle est indissociable de notre vision du monde, ce qui rend cette histoire difficile à écrire.
Pourquoi tant de lumière dans la nuit de la jungle de nos villes (Brecht, "Im Dickicht der Städte", 1923) ? Pourquoi l'exubérance illisible des feux de Time Square (New York) ? Au delà de la sémiologie particulière des messages lumineux, il y a une sémiologie métaphysique de ces "ciels étoilés" de néons et de LED ("der gestirnte Himmel über [uns]"). Il faut avoir vécu à Berlin, la confrontation, de chaque côté du Mur, d'un Est sombre et d'un Ouest illuminé, pour pressentir le rôle des enseignes et des vitrines. Dans cette compétition économique et sociale, il s'agissait pour l'Ouest, par temps de "guerre froide", d'avoir des nuits plus belles que les jours à l'Est.
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samedi 30 octobre 2010

E-books et francophonie

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Dossier sur la francophonie dans l'édtion du week-end du quotidien suisse, Le Temps. Le numéro est orchestré par le romancier Jonathan Littell. En Suisse, ce débat prend une saveur particulière alors qu'un journaliste estime que "la Suisse plurilingue se déglingue" (José Ribeaud, ouvrage publié aux éditions Delibreo). La situation n'apparaît pas favorable au français. Les cantons alémaniques privilégient l'anglais par rapport au français comme deuxième langue étrangère enseignée et un débat est lancé quant à l'intérêt d'une chaîne de télévision bilingue. Interviewée, la présidente de la Confédération déclare : "il faudrait que l'on puisse maîtriser au moins trois langues dont l'anglais" (p.11). L'Europe en est loin.

Le dossier francophonie ne pouvait pas ignorer la lancinante question de la numérisation de la lecture et des livres. Compte tenu de l'enjeu linguistique et culturel,  les tergiversations ésotériques des éditeurs semblent éloignées du vrai monde et des lecteurs. Pourquoi distinguer les supports et favoriser l'un plutôt que l'autre (cf. le taux de TVA) ? De quoi se mêlent ces gens ? Tous ces débats, sans doute perclus de bonnes intentions, représentent surtout du temps perdu. Et si un livre numérique est moins cher pour le consommateur, s'il rapporte plus à l'auteur, qui s'en plaindra ? Les livres papiers sont devenus trop chers pour la majorité des lecteurs, et d'abord pour la clientèle de l'avenir, les étudiants et les lycéens : le livre numérique est une chance unique de rétablir le livre dans son utilité, son accessibilité et sa modernité...

Tant d'atermoiements et d'arguties risquent de faire une victime : la langue française. Au lieu d'accorder un avantage aux auteurs de langue française, aux traductions, on s'égare en défenses de privilèges... et l'on favorise l'anglais qui n'en n'a pas besoin. Attention : ceux qui lisent le plus (diplômés, etc.) lisent de plus en plus en anglais. Pendant que l'Europe bavarde,  le livre numérique représente déjà 10% des ventes aux Etats-Unis. Quant à l'offre numérique d'amazon (kindle), elle compte plus de 720 000 titres en anglais.
Et si les lecteur francophones "ne manifestent pas devant les portes de Gallimard pour réclamer des e-books", ce n'est pas parce qu'ils sont patients mais, peut-être, que, désillusionnés, beaucoup d'entre eux passent à l'anglais (la situation au Canada mériterait d'être observée). Le livre numérique francophone s'épuise en batailles ésotériques. La guerre culturelle décisive est celle des langues, pas celle des supports d'édition et de lecture.
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mercredi 13 octobre 2010

Citoyens du monde de seconde classe

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On peut lire, sur le site de l'un de ces ouvroirs qu'Internet secrète, que l'on vit désormais dans des "pays numériques" ("We No Longer Live In Actual Countries But Digital Ones"). Affirmation qui emprunte à la Carte du Village de Tendre et au "village mondial" : à Mademoiselle de Scudery pour l'euphémisation "précieuse" des relations internationales, à M. McLuhan pour la mondialisation par les technologies de communication.

Internet n'a pas atténué les notions de nation et de frontières mais les a plutôt renforcées en les rendant moins visibles. Rien n'a changé depuis la poste, les octrois et les douanes. La fiscalité des Etats règne sur Internet comme ailleurs, les réglementations nationales s'y épanouissent et l'on s'y soumet. Les adresses IP assignent à résidence ceux qui se croyaient citoyens du monde numérique. Allez donc, en Europe, utiliser Hulu ou quelque autre site de télévision étrangère, impossible. Interdit. Apple précise pour ses utilisateurs : "The iTunes Store, iBookstore, and App Store are available only to persons age 13 or older and in the U.S.".  Allez donc configurer Google pour une adresse dans un pays autre que celui où vous trouver au moment où vous effectuez une recherche ; c'est impossible ("You can only specify a location in the country of your current Google domain"). Et le topos de Google d'expliquer que c'est pour notre bien : "Google knows best". Le ciblage se cale automatiquement sur les langues et les adresses IP : l'annonceur de "votre pays" vous suit sur les sites étrangers, se substituant aux annonceurs d'origine. Il faut de plus en plus d'énergie sur Internet pour être et penser comme à l'étranger.
La Sainte Alliance des très grandes entreprises américaines d'Internet, prétendument mondiales, échappent à la fiscalité des pays qu'elles investissent (optimisation fiscale) mais renoncent à être internationales pour n'être que pluri-nationales pour être efficaces commercialement. Comme la télévision et la presse, Internet gère ses "débordements frontaliers" et abandonne toute prétention mondiale.
Internet déçoit beaucoup d'espérances, d'illusions interculturelles et internationalistes. 
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mercredi 6 octobre 2010

Valery et les médias

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Paul Valéry, "Souvenirs et réflexions", édition établie par Michel Jarrety,  Bartillat, 207 p., Index des noms cités.

Ce volume rassemble des textes de circonstance écrits par Paul Valéry dans des situations intellectuelles plus ou moins mondaines : préfaces, introductions, hommages, conférences, etc. Ces commandes, marketing oblige, exigent la langue de bois mais laissent passer parfois des développements scintillants. Parmi ceux-ci, des réflexions, en passant, sur les médias. Ceux de l'époque : la presse qui règne absolument, le cinéma et la radio déjà mass-médias. L'écrivain voit grandir ces médias sans papier, sans mots écrits et tente d'en deviner les conséquences à long terme, la lucidité le disputant au conservatisme.


"L'avenir de la littérature" est révélateur de cette tension. Valéry montre la langue maltraitée par les techniques, par les importations et déplore l'érosion de la langue poètique : "l'usage de moyens rapides de communication verbale rend la langue usuelle de plus en plus pauvre en formes complexes".
Mallarméen, Valéry décrit un lecteur usé par le journal, par des lectures sans attention, hachées par les transports en comun... "Leur esprit ne trouve dans ces écrits que des éléments bruts d'information ou de distraction rapide" : exacte description de de la demande actuelle de médias dont l'aboutissement est une offre de dépêches d'agence catégorisées par Google News et autres agrégateurs, d'une part, aux contenus people, d'autre part. La production moderne, estime Valéry est une production désarticulée de "données incohérentes". Les médias écrits creusent leur propre tombe, "la langue [...] devient une chose fabriquée d'une façon anonyme par la presse, par l'usage grossier du parler". Dans le développement de la radio, Valéry anticipe l'oralisation de la littérature et, peut-être, un retour à l'oral.
Valéry n'est pas cinéphile ; le cinéma relève de "l'administration des esprits par masse" or, pour Valéry, il n'est d'art que pour "le petit nombre" ; mais il sait reconnaître et observer la complexité coordonnée et la division du "travail mental" qui produisent le langage cinématographique : "une intelligence en fonction", définition que ne réfuterait ni Chaplin ni Eisenstein.

Au bout du compte, dans ces textes brefs, parfois incisifs, la lucidité l'emporte souvent sur le conservatisme. Une lecture actuelle y trouve à se nourrir et à penser. Quand Valéry retient le rôle de la forme dans les médias, percevant la dé-formation inévitable que promeut l'écriture rapide, industrialisée de la presse, quand il insiste sur le rôle primordial de la langue dans l'économie générale des médias, il nous faut écouter. Son avenir ressemble à notre présent.
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mardi 5 octobre 2010

La sphère privée des médias



Enquêtes au domicile des familles : la recherche dans l'espace privé, ouvrage coordonné par Bernadette Tillard et Monique Robin, L'Harmattan, 156 p. Bibliogr.

Les contributions de recherche réunies dans cet ouvrage traitent d'un problème méthodologique que les études média laissent souvent de côté : que se passe-t-il lorsqu'une enquête se déroule au domicile des enquêtés, quand "notre" terrain, c'est leur "chez-soi" (on se rappelle l'étymologie latine de "chez" : "casa"). L'approche rivilégiée par les auteurs est à la fois pratique (manières de travailler, relations d'expériences, conseils, réflexions autocritiques sur le travail accompli et sur les outils), épistémologique (quelles sont conséquences sur les savoirs ainsi acquis de leurs conditions sociales de production, comment se constituent et sont vécus les terrains d'observation) et éthiques (situer les limites de l'exploitation des données, la sécurité des enquêtés, le respect de la vie privée).


Les recheches évoquées dans cet ouvrage traitent presque toutes d'enquêtes menées au domicile de familles "en difficulté", selon l'euphémisme courant. La fragilité des situations d'enquête est expliquée, tout comme sont dégagées les précautions, les trésors d'astuce, de patience et de respect que les enquêtrices (ici, psychologues et ethnographes) doivent déployer pour apprendre de leurs informants sans les trahir, sans les blesser. Toute enquête personnelle risque d'être perçue comme espionnage social au service de plus puissants (ce qu'elle est souvent). Toute relation d'enquête apparaît comme une relation sociale, une relation de classe que tout révèle et rappelle : les vêtements, les manières de parler des enquêteurs, les habitudes domestiques des enquêtés, etc. Les travaux rapportés dans cet ouvrage sensibilisent à la difficulté du terrain et font voir notre ignorance, savamment dissimulée : "qu'est-ce que cela entraîne d'être là, dans le territoire privilégié du chez-soi familial ?" Quels artéfacts installent la relation d'enquête, d'observation plus ou moins participante. Quelles perturbations de la vie ordinaire entraîne cette participation ?
Les questions méthodologiques peuvent être triviales : comment recruter l'échantillon, quelle durée optimale d'enquête, quel rythme des (re)visites ? Elle ne sont jamais exclusivement méthodologiques.

Transférons ces interrogations aux enquêtes média. Que sait-on de l'expérience intime des médias à domicile ? Que peut-on en savoir autrement que par introspection et histoires de vies ? En fait, pas grand chose. On a des statistiques d'équipements (les meilleures sont effectuées au domicile), des déclarations de consommations, des audiences mais on ne sait presque rien sur les modalités concrêtes des consommations, on ne dispose d'aucune observation adéquate sur la culture de télévision. L'ethnographie de l'espace domestique, intérieur, semble impossible : il faut se contenter des observations extérieures et d'inférer. Presque tout est quelque peu biaisé, et peu facile à redresser. Est-il seulement possible, pensable, d'oberver dans le long terme les usages domestiques des médias à domicile ?

Toute enquête est aussi confrontée aux questions de vie privée : en quoi, sur ce plan, la démarche ethnographique se distingue-t-elle de l'analyse des données recueillies sur les comportements d'nternautes ? L'ethnographie, pour l'essentiel, est une pratique visible. Elle perd en intrusion ce qu'elle le gagne en respect et en capacité d'interprétation, en compréhension. L'observation automatique, invisible, repose sur des analyses mathématiques (typologies, catégorisations, etc.) et invente ses hypothèses et ses explications (régressions, analyse multivariée). N'oublions pas la mise en garde de Philippe Descola : "un anthropologue ne commence à faire du bon travail qu'à partir du moment où il arrête de poser des questions, où il se contente d'écouter ce que les gens disent, car poser une question c'est déjà un peu définir la réponse".

dimanche 26 septembre 2010

La Chine mot à mot

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"La Chine en dix mots" (Actes Sud, 332 pages), ouvrage traduit du chinois (et non de l'anglais, comme il arrive souvent !) par Angel Pino et Isabelle Rabut. Les traducteurs ont ajouté 21 pages de notes que l'on souhaiterait souvent encore plus développées tellement rien ne va sans dire pour un lecteur occidental.

C'est un essai de Yu Hua (余华), romancier chinois né au début de la Révolution culturelle et devenu célèbre dans la Chine du capitalisme libéral. Yu Hua est connu comme l'auteur de "Brothers"(兄弟, 2008) et de "Vivre" ((活着, 1994, cf. le film de Zhang Yi-Mou). L'ouvrage suit l'histoire de dix mots clés au cours des quarante années passées, d'une Chine qui voulut tout révolutionner - jusqu'à la vie quotidienne - à celle de l'argent roi : "de la passion politique à la passion du gain". Ces mots sont expliqués, contés de manière auto-biographique, à travers les souvenirs d'enfance et d'adolescence de l'auteur : en quelques années, les mots changent de connotations, de fréquence d'utilisation, se démodent...

Par exemple, le mot "peuple" (人民) ; omniprésent dans les discours ("servir le peuple", etc.) de la Révolution, il a presque disparu aujourd'hui, émietté en mots nouveaux : "internautes, boursicoteurs, acheteurs de fonds, fans d'idoles, ouvriers au chômage, paysans migrants". Le mot "leader" (领袖), qui désignait Mao Zedong, s'est lui aussi délité en innombrables acceptions : leaders de la mode, de l'élégance, de la beauté puis de l'innovation, des médias, des ascenseurs... "Aujourd'hui, il y a tellement de leaders en Chine que la tête vous en tourne".

Le mot lecture (阅读) conduit le romancier à raconter son enfance sans livres, hormis les Oeuvres choisies (dont l'omniprésent petit livre des Citations de Mao) et les livres de médecine de ses parents. Des "oeuvres choises", le jeune Yin Hua ne lit que les notes de bas de page, riches en personnages et événements ; quant aux livres de médecine, il en parcourt avec ses copains les planches anatomiques. Le premier roman étranger qu'il peut lire est La Dame aux camélias, recopié pieusement, lu avidement. Pour la lecture publique, il y a les dazibaos, journaux écrits en grands caractères (大字报), épigraphie moderne (dont le droit sera inscrit dans la Constitution) qui à l'origine s'apparentait au crowd sourcing. Le gamin les scrute pour y trouver des allusions sexuelles. Un jour, enfin, les livres neufs arrivent, encore rares, à la bibliothèque et c'est la bataille pour Anna Karénine ou Le Père Goriot... "De la pénurie absolue à la surabondance" : où se bat-on aujourd'hui pour lire Le Père Goriot ?


Après un chapitre sur l'écriture, vient un chapitre sur Lu Xun (鲁 迅), célèbre écrivain contestataire (1881-1936) dont le nom rabâché pendant la Révolution culturelle, alors qu'il n'était guère lu, finit par connoter le conformsime ; il ne retrouvera sa fraîcheur iconoclaste que plus tard, lorque notre romancier le lira sans préjugé : "Lu Xun avait enfin cessé d'être un mot pour redevenir un écrivain".

Et Yu Hua enchaîne avec d'autres mots clés de la Révolution culturelle, usés par le discours politique tels "disparités", "révolution", "gens de peu". Le chapitre sur l'évolution sémantique du mot "copie / faux" ("shanzhai", 山寨) est étonnant : connotatant d'abord le hors-la-loi, il désigne désormais "la contrefaçon, le bidouillage et le canular", caractérisant des comportements touchant à toutes sortes d'aspects de la vie sociale. Le mot "embrouille " (huyou 忽悠) a connu lui aussi une étrange évolution, signifiant d'abord "se balancer", il en est venu à désigner des comportements trompeurs : embobiner, bluffer, entourlouper, pièger, rouler, feinter, etc. Du grain à moudre pour les travaux linguistiques et lexicologiques.

Ce livre permet de découvrir une histoire vécue de la Révolution culturelle chinoise souvent mal saisie par les historiens, histoire écrite à la première personne, sans manichéisme aucun. Surtout, il s'agit d'une histoire socio-linguistique : celle de l'empire des mots au travers desquels cette histoire a été perçue, comprise, incomprise aussi. La théorie n'est jamais loin derrière l'anecdote, l'analyse politique naïve et parfois tendre est souvent profonde, subtile. Ce que ne dit pas Yu Hua c'est comment les mots éteints par la politique peuvent se rallumer, retrouver un sens tout neuf.
Toute histoire est ausi histoire de mots. Les euphémisations des sociétés occidentales mériteraient un même travail socio-linguistique ou littéraire : débusquer systématiquement la langue de bois, le "langage totalitaire" qui interdit aux dominés jusqu'au dire de leur domination, de leur souffrance. Le rôle des médias dans cet écrasement est évidemment tu et dissimulé par les médias dont le rôle majeur de porte-parole est de "prendre" la parole pour empêcher de dire. Parler sans cesse pour que rien ne soit dit...
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vendredi 17 septembre 2010

Our Kind of Town. L'événement est qotidien

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Pièce de Thornton Wilder, à l'affiche à New York, dans une petite salle de Greenwich Village. "Our Town" est une pièce des années 1930 ; elle met en scène les tout petits événements, le singulier tellement universel des vies quotidiennes, le fond banal sur lequel se détachent les tournants, les bifurcations essentielles : naître, aimer, mourir. "This play is an attempt to find a value above all price for the smallest events in our life" expliquera l'auteur en 1957. Eloge en trois actes d'une quotidienneté où le paradis, c'est les autres (Wilder connaît bien et a traduit Sartre).

La pièce de Wilder vise la genèse de l'invisible, de l'imperceptible. Dans la vie de chaque jour de cette petite ville, la régularité est marquée par les rythmes scolaires (cris d'enfants dans les rues, devoirs, etc.), et dès le matin, par la livraison à domicile du journal et du lait. Régularité que l'on ne perçoit que lorsqu'elle est altérée (ce qu'illustrera la chanson "No milk today", Herman's Hermits, 1966 ). Ces livraisons suscitent des échanges de type presque phatique : le temps qu'il fait, la santé des voisins... Le journal dans ces vies est la régularité, un rite autant qu'un contenu, le tissage au matin, par des informations élémentaires, du réseau du village défait pendant la nuit ("We must get it in the paper"), sa mise à jour. Le journal local est marqueur et miroir de la vie quotidienne, celle où il ne se passe rien et qu'on ne voit pas passer, celle où tout se passe et que l'on regrettera. Ainsi Emily, l'un des personnages, qui vient de décéder en accouchant, a l'occasion de revenir observer les vivants : elle choisit de regarder la matinée de son douzième anniversaire. Les cadeaux, le petit déjêuner, l'affection des parents, la préparation pour l'école... l'importance du matin, le recommencement du commencement. Ce huis clos est le bonheur. Tout ce qu'elle ne percevait pas tant qu'elle en était l'actrice, et qui, devenue spectatrice de sa propre vie, l'émeut, lui faisant concevoir à quel point les vivants ne comprennent rien à leur vie ("Do any human beings ever realize life while they live it? - every, every minute").

Les médias réguliers sont générateurs d'invisible. Le quotidien d'abord, après la radio puis la télévision (le fameux 20H) ont instauré des rituels. La numérisation qui délinéarise et multiplie les occasions médiatiques détruit ces rituels de la journée. En installe-t-elle d'autres ? Sûrement. Selon quel rythme ? Nous ne le savons pas encore. "La répétition" est décisive pour instaurer l'insensibilité aux médas (M. McLuhan) et donner forme à l'événement ("la différence, "Gestalt") sur ce fond d'invisibilité.

Universalité de la vie au village comme espace de vie ? Chacun pensera à d'autres "villages" qu'il faut comprendre comme unités géographiques où se déroule le quotidien ("our town" est une expression intraduisible : "Notre petite ville" ne le rend pas mieux que "Unsere kleine Stadt"). Cf. l'usage paradoxal de l'expression à propos de Chicago, "My kind of town", par Frank Sinatra. Existe-t-il un équivalent urbain de "our town" aujourd'hui ? Un quartier, une rue ? Penser à "West Side Story"...

Il est  d'autres manières de rendre compte de cette vie sans événement. Citons  "La douceur du village", le moyen mètrage de François Reichenbach (47 mn) qui regardait un village français depuis son école primaire. Les vignettes de Joseph Cressot publiées d'abord dans Le Républicain lorrain, "Le Paysan et son village" (1937), pour saisir la vie d'un village haut-marnais, feuilleton qui deviendra Le Pain au lièvre. Celle de Pierre Ferran, Le Thuit Simmer (Ed. Jean-Pierre Oswald). A côté de ces approches littéraires et nostalgiques, rappelons la monographie de géographie politique de Roger Thabault, "Mon village. Ses hommes, ses routes, son école", (1944 puis 1982, aux Presses de la FNSP, avec préface d'André Siegfried).
Dans "Un coin de France" (septembre 1952), Paul Claudel évoquera brièvement l'expérience des "petites villes", les bruits familiers (la forge, les cloches, le coq), la régularité qui fait l'attente ("Le facteur va venir bientôt qui nous apporte le journal") et les événements infimes, inattendus : "Ne dites pas qu'il n'arrive rien !" : "On est tout le temps en contact avec quelque chose d'intéressant, je dis de vraiment intéressant parce qu'on y est soi-même intéressé".

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jeudi 9 septembre 2010

Les mots qui nous manquent

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"Uns fehlen die Worte", avant d'être un livre, fut d'abord une émission de la chaîne germanophone 3sat qui réunit des programmes des télévisions des secteurs publics de langue allemande (Allemagne, Autriche, Suisse). Le principe de l'émission consiste à faire appel au peuple des téléspectateurs germanophones pour trouver "les paroles/expressions qui manquent" pour s'exprimer et communiquer dans la vie quotidienne, et proposer des solutions. Mais la langue se change-t-elle par décret ? Revenons au Cours de linguisique générale de Saussure (1906-1911) : "La langue est de toutes les institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initiatives" ou encore "le signe linguistique échappe à notre volonté".
Les nombreuses réponses recueillies par l'émission peuvent-elles contribuer à l'enrichissement de la langue ? Cette créativité sur commande, à la demande, de type crowd sourcing, diffère radicalement de l'enrichissement spontané, involontaire, collectif, de la langue par ceux qui la parlent, la "masse parlante" (Saussure). Enrichissement déborde le strict lexique pour développer et entériner de nouvelles tournures.
Deutscher Taschenbuch Verlag (DTV), 10,6 €

Quels mots manquent ? Exemple.
Les germanophones n'ont pas de mot pour désigner la partie à l'intérieure d'un petit pain ("das leckere, weiche innere eines Brötchens") ; les francophones disposent d'un nom évident ("la mie"), en revanche, ils n'ont pas de mot pour "das Brötchen" (qui n'est pas un "petit pain"...). Situation identique en anglais où les traducteurs, "At a loss for words", diront "soft part of bred". Google translate, qui traduit le mot "mie" par "crumbs" (miettes) et "das Brötchen" par "rouleau", est fortement déconseillé, aux boulangers et aux examens !

Le marché des mots
Cet ouvrage renvoie de manière parfois spectaculaire, souvent humoristique, à la créativité langagière dans des sociétés où les médias numériques accélèrent la circulation des mots (de l'invention à l'imitation), étendent leur couverture et multiplient leur fréquence (puissance du buzz numérique, des copiés/collés, retwitt, RP, agrégateurs, partages, mash-up, etc.).
La notoriété d'une création langagière peut être acquise plus rapidement, et son obsolescence aussi : on pourrait estimer le GRP d'un mot, évaluer son image (de marque) voire même son bêta et leurs évolutions (mémo / démémo). Avec Internet, tout mot est une marque, et toute marque n'est qu'un mot (comme l'indique la possibilité d'acheter des noms de marque aux enchères dans Ad Words. Cf. le communiqué hostile de l'UDA). Les mots des noms de domaine ou de d'applis constituent également un marché des mots (cf. les problèmes de "name squatting" et de découvrabilité quand le nombre des applis d'Apple croît, dépassant 250 000). Problèmes voisins pour Twitter (usurpation de nom, d'identité, de marque).
Internet devient le dictionnaire des dictionnaires d'usage (c'est manifestement l'une des ambitions de Google), là où s'observent le plus aisément, mais pas exclusivement, les mouvements de la norme.

La question de la créativité langagière renvoie à la place des mots (Wörter) et paroles (Worte) dans les moteurs de recherche, à leur efficacité socio-linguistique pour le ciblage comportemental. A la place - presque vide - du sémantique aussi. La logique traditionnelle du marché des mots est dynamisée par l'évolution des moteurs de recherche (cf. Google Instant et la vitesse d'apparition des mots-syntagmes / suggestions-résultats).
Etant donné un besoin de communication, quels sont "les mots [qui] pour le dire arrivent aisément" ?
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dimanche 29 août 2010

Des médias selon Rauzier

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Remarquable exposition d'oeuvres de Jean-François Rauzier au Musée des Années 30 à Boulogne.
Rauzier pratique l'"hyperphotographie". Travail rendu possible par l'évolution numérique de la photographie.
Affiche de l'expo
"Mes images sont la concrétisation d'un vieux rêve : voir à la fois plus loin et plus près". Travail de multiplication des différences infimes, répétitions innombrables : définition de l'évolution des médias, entre réseaux sociaux et internationalisation.

L'univers photographique de Rauzier fait penser, anticiper les médias. Sa "Cité idéale 1" (2007) est une vision magnifique et terrifiante de notre monde : immeubles à l'infini, antennes en rateau sur les toits, antennes paraboliques aux fenêtres. Derrière les vitres de chaque fenêtre, un individu cagoulé regarde la télé... L'espace public est jonché d'objets et de signes hétéroclites, tags sur les véhicules et sur les murs... Mobilier urbain, cabine téléphonique, délabrés. Reste, dans ce champ de bataille en apparence déserté, la Brasserie des cheminots, avec la télé allumée à l'intérieur. (Voir dans Connaissance des Arts la décomposition didactique par l'auteur de la réalisation de ce tableau hyperphotographique, pp. 32-33).
"Babel", la série des tableaux produit des immeubles avec leurs façades vitrines qui alignent, par milliers, bureaux et cages d'escaliers. "Trafic" (2008) regarde de haut monter le déluge automobile tandis qu'au loin, des petits passants inconnus,vétus de noir, qui nous ressemblent, traversent sur un pont (Rauzier rêve de Detroit !). Urbanisme misérable de la sérialisation, de l'enrégimentement. Pas d'espace public ou alors sinistré... Les "multitudes" sont là, invisibles. Car dans le foisonnement des détails, une vie semble se réinstaller, prenant le maquis dans la ville, l'intimité se reconstituant dans la désolation de l'ensemble. Patchwork, puzzle... networks, mashup : il y a du Fibonacci, du Borgès et du Pérec dans ces architectures bizarres et réalistes. Rauzier évoque aussi Bosch, Kafka, Magritte, Orson Welles, les mangas,Tarkovski pour baliser son univers mental. Ces "tableaux" qui saisissent la beauté de la destruction des villes ont quelque chose de baudelairien ("palais neufs, échafaudages, blocs // Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie").

Connaissance des Arts, H.S. n°448
Les médias ? C'est ce parking ou usine désaffectés, où gisent, par milliers, des téléviseurs allumés diffusant des images différentes ("Quotidien", 2008), cet espace de friches industrielles sur-taggé, bordé de panneaux publicitaires et peuplé d'écrans ("De père en fils", 2007), cette plage que recouvrent des réveils comme des galets ("On Time"), cette Cène au loin réunie sur un océan jonché de journaux ("Latest News"), cette Place Vendôme occupée par des manifestants ("Mai 08"), chacun arborant un ordinateur portable, ouvert, écran allumé sur des images différentes, ces "Bibliothèques idéales" immenses, somptueuses, peuplées des auteurs favoris, tellement belles et dont l'anachronisme éclate ; on pressent le saccage. Le virtuel dévore le réel.
"Outremonde" inventé, analyse menée à partir d'éléments de la photothèque de Rauzier, nous le reconnaissons ce monde, nous l'avons déjà entrevu dans la "jungle des villes", anticipé avec les propriétés sociales des médias. Rauzier ne nous surprend pas ; ce monde imaginaire n'est pas une fiction, sa possibilité menace. D'où l'"Inquiétante étrangeté" ressentie lors de la visite de l'exposition en se noyant dans ces tableaux, happé par la dialectique du regard, scrutant les détails et submergé par l'image d'ensemble. L'expression de Freud ("Das Unheimliche") pour dire l'étrangeté de la proximité convient à cette expérience, radicalement intime et étrangère: "Deuil et mélancolie".
Quelles ruines industrielles laissera la société numérique ?
Rauzier est un "voyant".

lundi 16 août 2010

Générations médias

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Michael Jäcker, "Was unterscheidet Mediengenerationen. Theoretische und methodische Herausforderungen der Medienentwicklung", Media Perspektiven, Heft 5 - 2010, pp. 247-257.

La revue de langue allemande, Media Perspektiven est une revue de la régie publicitaire de ARD, la première chaîne allemande du secteur public de radio-télévision (ARD-Werbung Sales and Services). Elle couvre l'activité de recherche média et publicité en Allemagne.

"Qu'est ce qui différencie les générations médias ?" Que les technologies marquent ou définissent des époques est une chose. Que les technologies de communication distinguent les générations en est une autre. On va souvent vite en besogne lorsque l'on s'en tient au groupe d'âge comme variable d'homogénéisation et que l'on omet ce qui disperse ce groupe d'âge, hétérogène quant à l'assimilation des technologie : la capital culturel et scolaire légitime, la situation économique, l'habitat, etc. Toutes variables héritées de la famille ("ein Defizit, das den Kindern quasi durch die Eltern vererbt wird", p. 250).
Au prix de quelle cécité met-on l'accent sur la génération, pourquoi privilégier cette notion ? Ainsi, parler de "digital natives" n'a pas de pertinence sociologique mais constitue un de ces fameux discours d'accompagnement des intérêts économiques d'une époque : il faut bien encourager la consommation des technologies "modernes" et démoder les anciennes ; ces notions font partie de la panoplie d'incitation et promotion de la modernité. Il est plus vraisemblable que toute nouvelle technologie disperse un groupe d'âge selon ces variables, que la technologie numérique n'est pas "une" et qu'une population s'en approprie plus ou moins certains de ces traits. Et que, pour une familiarité ou des usages donnés d'une technologie émergente, les proximités sont plus le fait de la situation économique et du capital culturel que de la génération. Toute technologie crée des classes d'usagers, classes qui recrutent dans toutes les générations. Aussi, parler de "génération iPhone", c'est user d'une terminologie maladroite pour parler de l'époque de l'iPhone.

L'article de Michael Jäcker est consacré aux enjeux méthodologiques et théoriques de la recherche média. Dans sa première partie, l'auteur reprend et passe au crible des notions courantes, qui (de notre point de vue) font obstacle épistémologique à une approche rigoureuse des médias (obstacles verbaux, selon Bachelard) : la notion de génération et de catégories d'âge elles-mêmes ("Kritischer Umgang mit Alterskategorien erforderlich") et l'hypothèse d'homogénéité de culture et de comportements qui l'accompagne ("Homogenitätsannahme"), la notion d'ère de d'information ("in einem Informationszeitalter zu leben"), la notion de "digital divide", le primat donné à l'inter-générationnel sur l'intra-générationnel, etc. Equipé de ce doute que l'on souhaiterait plus systématique, hyperbolique, dans la recherche média, l'auteur reprend les études qui traitent des générations média. Exposé et critique salutaire.

D'une manière générale, on observe une réticence, une résistance des travaux sur les médias à prendre en compte des variables scolaires (réussite, échec, filière), des variables de modes de vie pour s'en tenir plutôt à des notions courantes, commodes et peu distinctives (sexe, âge, équipement, niveau de vie, etc.). Tout se passe comme si tout était fait pour écarter les différences. On veut à tout prix trouver dans les médias une culture uniformisante, la classe d'âge transcendant les classes économiques et culturelles. Pourtant, tout indique le contraire : le prix d'un téléphone varie de 1 à 10, les factures de téléphone également, l'accès à Internet varie considérablement selon les équipements, les types d'abonnements : s'en tenir au fait de disposer d'un téléphone portable pour parler de génération numérique, variable dichotomisée, simplifie tout. De même, pour faire "masse", prendre comme critère le fait d'"utiliser Internet au moins une fois par semaine" (voire "une fois par mois" !)... Toutes ces statistiques simplificatrices aplatissent les différences ("nivelliert diese Differenzierung") et contribuent à l'illusion pacifiste d'un monde irénique, unifié et débarrassé des "luttes des classes" par et dans la technologie. Sociologies euphorisantes !

Ce travail de synthèse donne un éclairage critique indispensable sur l'épistémologie d'une recherche média empêtrée dans des méthodologies inappropriées (l'analyse d'une recherche américaine sur des étudiants et Internet), stérilisantes, conçues pour des pratiques d'habitude, suivant la règle des trois unités : "Qu'en un jour, en un lieu, un seul fait accompli // Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli", le média analogique suivait encore Boileau ! La déclaration était facile et crédible. A vouloir aujourd'hui traiter les médias numériques avec les méthodologies conçues pour des médias analogiques, le travail de recherche est relégué dans la sphère des études de célébration et d'accompagnements (cf. travers détecté par Sandrine Médioni dans sa thèse).
La première urgence dans les études média est d'inventer des méthodes de recherche propres à l'univers numérique, d'en établir les cadrages indispensables. Et, surtout, de définir cet univers dans sa relation aux pratiques plus anciennes et qui subsistent : non seulement la télévision et la presse, mais aussi, ce que l'on "perçoit moins" comme médias, l'écriture manuscrite, la conversation face à face, la réunion, la présentation, la carte de visite, le marketing direct, le cinéma en salles, la montre, la carte postale, etc. Quel est le statut de ces pratiques, comment se mélangent-elles à celles nées des technologies numériques ?
Enfin, la notion de génération, comme d'autres catégories de massification, doit sans doute beaucoup à la difficulté d'accès des chercheurs aux "autres" : autres générations, autres milieux sociaux dont témoignent le nombre de travaux faisant appel aux échantillons d'étudiants, aux "inactifs", aux classes moyennes... gibiers faciles des enquêtes..
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mardi 3 août 2010

L'iPhone et l'amour du musée

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L'iPhone investit le musée. L'appli iPhone de l'exposition prend la place du guide de l'exposition, invitant à une visite linéarisée où l'on enchaîne les "tableaux d'une exposition" comme dans une visite guidée.

Dans le musée : invitation à télécharger et utiliser l'appli 
Pour l'exposition "Edvard Munch ou l'Anti-Cri" à la Pinacothèque de Paris : l'appli est vendue 3,99 €, chaque tableau (numéroté) est commenté.
Remarquable outil qui complète et enrichit la visite, au même titre que le le catalogue (qui n'est pas encore disponible en livre électronique). Grâce à cette appli, la visite peut être préparée, sauvegardée, approfondie, assurant plus aisément "la présence, dans [notre] vie, de ce qui devrait appartenir à la mort" (Malraux). Le numérique réinvente le "musée imaginaire"

D'autres fonctionnalités issues des transformations numériques se dessinent, concernant la gestion et l'organisation du musée "réel" et de ses publics :
Copie d'écran d'iPhone

  • Connaître les audiences, les déplacements, le temps d'arrêt dans chaque pièce, devant chaque tableau, gérer les files d'attente : tout cela que peut apporter le numérique au musée (Majority Report). Dans un musée, on observe comme dans tout espace social,  une trajectographie des visites, une économie de l'attention, une notion de durée (répétition, revisites), etc. L'optimisation de l'espace et du temps muséaux permet d'améliorer le confort de la visite et de rendre compte de l'attention portée aux partenaires de l'exposition (ici : FNAC, Media Transports, Paris Match, La Tribune, LCI, France Info).
Mais, ce que ne changera pas le numérique, ou à peine, c'est "l'amour de l'art". L'école, l'université et la famille en détiennent les clefs, seules capables de rompre la "reproduction" et l'exclusion de "l'amour de l'art". L'effet de la distance géographique, si discriminante dans les pratiques culturelles, peut être atténué par le numérique mis à portée de tous, plus que ne pouvait le réaliser le livre d'art. 

Références
Pierre Bourdieu, Alain Darbel, Dominique Schnapper, L'amour de l'art. Les musées d'art européen et leur public, Paris, Minuit
André Malraux, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard
Chloé Tavan, "Les pratiques culturelles. Le rôle des habitudes prises dans l'enfance", INSEE Première, N°883, février 2003.
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jeudi 29 juillet 2010

Manuscrits de Proust au musée

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Qu'il existe un Musée des lettres et manuscrits est le signe qu'une "forme de la vie" disparaît (ou plutôt, paraphrasant Hegel, qu'elle "est devenue vieille" - "dann ist eine Gestalt des Lebens alt geworden"). A l'âge numérique, dans les "cultures ocidentales", les manuscrits, "devenus vieux", habitent musées et collections, mais aussi des magazines tels l'officiel du MANUSCRIT ou Plume, le magazine du patrimoine écrit.

Voici une exposition consacrée aux manuscrits de Proust : à ses lettres, ses textes, ses brouillons, ses annotations, ses paperoles, envois autographes, dessins avec légendes, feuillets imprimés avec biffures et corrections, placards d'épreuves corrigées... Toute une vie de mots, d'une écriture qui change, penche puis se redresse, qui varie sans cesse et qui pourtant ne change pas. Une écriture qui abrite un caractère. Graphologie. On voit naître et s'éveiller le style, se composer l'oeuvre et la vie à partir des mots manuscrits sur toutes sortes de supports. Travail d'écrivain, indissociablement de la main et de l'esprit.
L'écriture manuscrite nous "touche" encore comme ne peuvent le faire les mots sur cet écran. Souvenirs de l'enfance, des "cahiers du jour" où l'on s'est appliqué, au moins pour les premières pages, crainte des redoutables majuscules : l'enfance calligraphie de moins en moins. Le métier d'écrire a changé : le porte-plume, le buvard ont fait place au stylo à bille, au feutre. Au siècle du clavier, réel puis virtuel, le stylo à plume est objet de luxe, d'ostentation précieuse : "un style de vie", comme le proclame en sous-titre le trimestriel Le Stylographe. En regardant ses manuscrits - plus qu'on ne les lit - on s'approche de l'intimité de Proust, du travail de l'écrivain, de la vie des personnages. Démarche un peu people, un peu voyeur.



Déjà des yeux nouveaux s'émeuvent à la relecture de SMS ou de courriers sauvegardés. Gmail dit : ne jetez plus aucun courrier, gardez tout ("you can archive instead of deleting messages") ! Et le droit à l'oubli ? Avec le traitement de texte, où sont les brouillons, les ratures, les actes manqués de l'écriture ("verschreiben" pour Freud) ? Comment analyser les fautes de frappe ? Finie l'édition savante des variantes ?
La genèse de l'oeuvre sera encore plus mystérieuse.
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mercredi 14 juillet 2010

Cinéma : Notes actuelles sur Le Dictateur

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Jean Narboni    ... Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, 132 p. Bibliogr.
Editions Capricci, 2010

C'est l'histoire d'un film. Celui que Charlie Chaplin a consacré au nazisme, son premier film parlant. L'auteur montre et démonte la richesse et la précision de ce film, souvent sous-estimées. Le film fait rire, mais il fait aussi penser à ce qui fait rire.
Jean Narboni prend le parti de prendre Chaplin au sérieux, chaque plan, chaque dialogue. Tout y passe et le produit de cette analyse attentionée est impressionnant : les noms (de personnes, de pays), la ressemblance entre l'acteur et le dictateur (la fameuse moustache - qui est aussi celle de Martin Heidegger !), la réception du film dès que la nouvelle du tournage fut connue, la science des longs monologues, la bande-son (l'exploitation subtile de Lohengrin de Richard Wagner), la langue des personnages (ce n'est pas de l'allemand mais une purée sonore d'où émergent quelques mots-clés de la langue des nazis, c'est un idéal-type du discours totalitaire), etc.


Commencé en 1936, le scénario (300 pages) fut achevé en 1938, le tournage commença en septembre 1939 pour s'achever en mars 1940. Dès que le projet fut connu, les nazis et leurs "alliés objectifs" réagirent par voie diplomatique et médiatique. Les intérêts économiques, la crainte de représailles en Allemagne tout  fournissait des raisons de ne pas tourner (la diplomatie anglaise était hostile au tournage également). La consigne dominante - quelle lucidité - était de ne pas évoquer l'antisémitisme hégémonique en Europe. Les frères Warner (Warner Bros.), militants antinazis, ne fléchirent pas sous la menace de la censure américaine.

Cette analyse subtile montre le constant sérieux du comique de Chaplin ; sa pertinence, sa rigueur, son sens de l'anticipation impressionnent. Revoyez le film après avoir lu le livre.

Bien sûr en lisant ce livre de papier consacré à un film, combien de fois n'a-t-on eu envie de cliquer pour voir tel ou tel plan, entendre tel ou tel motif. Vivemment le livre et l'auteur numériques !



samedi 10 juillet 2010

Delerm made in médias

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Pour situer les "caractères" de ses chansons, les qualifier, Vincent Delerm recourt aux médias. Ses personnages se détachent sur fond de médias, ils évoluent dans un système d'axes qui rappelle "L'anatomie du goût" et La distinction (cf. la fille Deutsche Gramophon dans l'album Kensigton Square)Goûts et dégoûts média dressent un portrait. Dans ces chansons douces, Delerm introduit parfois des ruptures à la Brecht pour que la réalité se montre, désenchantante, et que le spectateur ne se laisse pas entraîner sans retour dans la fiction des mélodies.

Son tour 2009 (Quinze chansons) se déroulait dans un décor de décors de cinéma : François Truffaut, Jacques Tati, Claude Lelouch ("Dauville sans Trintignant"), "Fanny Ardant et moi"... 

Des bouts de conversation montés comme un collage, une tendresse de classe, le temps qui passe, un Trenet attentif à ne collaborer à rien. Elégance et privilège d'artiste.
Chacun de nous est un ensemble de cordonnées médias.Sans cela, pas de médiaplanning !



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dimanche 27 juin 2010

Histoire des commerçants "étrangers"

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Claire Zalc, Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France. Editions Perrin, 330 p. Bibliogr.

Depuis longtemps, l'immigration enrichit la France de nombreuses catégories de commerçants et artisans indépendants. On les connaît bien : selon les époques, maçons, chapeliers, tailleurs, épiciers, couturières, coiffeurs, profs de musique, restaurateurs, brocanteurs...
Dans cet ouvrage qui fut d'abord une thèse pour le doctorat d'histoire, Claire Zalc décrit les conditions d'entreprise de ces artisans et commerçants. Les éléments juridiques et administratifs alternent avec des notes biographiques et des données historiques générales. L'auteur raconte aussi la sociabilité par les boutiques, l'animation de la vie locale, les "chemins invisibles" d'un urbanisme vécu : le local redéfini.
Ces petits commerçants et artisans "étrangers", vulnérables et  bien souvent mal traités, débrouillards en tout genre instillent de la mobilité, de la flexibilité et du nomadisme dans une société française souvent "bloquée", voire coincée, conservatrice et aisément réactionnaire.
Ce sont tous des entrepreneurs, d'abord auto-entrepreneurs, souvent forcés à le devenir, fuyant des pays en proie à la misère, à l'anti-sémitisme, à la dictature. Entrepreneurs que la France "lâchera" au cours des années 1930-40, et parfois livrera aux nazis.


L'auteur montre la collusion bien calculée de l'intérêt personnel et de la xénophobie, toujours recommencée, qui, prenant prétexte de la protection contre la concurrence, servira finalement une "aryanisation" intéressée. Dès les années 1930, on voit ainsi les conditions de l'acceptation finale de la "collaboration" se mettre en place, doucement, efficacement. La description des procédures discriminatoires qui stigmatisent à petites touches, l'analyse de la méticulosité de l'administration française dans sa haine de l'étranger sont menées avec subtilité et précision. Il s'agit de l'une des meilleures analyses de la mise en place de l'acceptabilité de l'inacceptable. On souhaiterait que l'auteur guide son lecteur vers une théorisation de ses observations.

D'un point de vue épistémologique, beaucoup de notions que l'auteur mobilise pour rendre compte de ce que livre l'énorme documentation dépouillée mettent en évidence l'inadéquation des catégories de la statistique socio-professionnelle et démographique. L'activité économique indépendante résiste à la catégorisation courante conçue pour les activités traditionnelles, installées, routinisées. L'auteur propose d'autres notions, plus souples. Par exemple, celle de "maisonnée", empruntée à l'anthropologie, convient mieux que les notions de foyer, d'emploi et d'activité dans ces familles où tout le monde travaille à tour de rôle selon la conjoncture, selon la nécessité surtout. Quel statut donner au conjoint d'un(e) commerçant(e), par exemple ? L'auteur montre l'impossible distinction entre ouvrier et artisan, entre lieu de travail et domicile. Ou encore la pertinence du réseau et de la communauté plutôt que du quartier ou de la commune.
Que valent aujourd'hui encore ces catégories avec lesquelles on segmente encore, cible, décrit une population ? Quelle pertinence par rapport à l'activité économique effective ? Catégories forcément en retard sur le changement social, et qui le freinent : les catégorisations comportementales (comme on parle de marketing ou de ciblage comportemental) restent à inventer pour développer une sociologie agile qui fabriquerait des catégories à la volée, suivant les transformations de l'univers économique et des métiers.

Difficile, en lisant ce livre d'historienne, de ne pas penser aux start-ups actuelles avec qui ces commerçants / artisans partagent de nombreuses caractéristiques : l'adaptabilité, le goût de l'autonomie, de l'indépendance, l'acharnement à réussir, le pragmatisme et l'improvisation créatrice, le grand nombre d'heures travaillées loin des protections sociales courantes. Facteurs de mobilité, d'innovation, de changement.
Tout en rédigeant un grand livre d'histoire, Claire Zalc secoue des branches entières du "métier d'historien" et de l'histoire économique et sociale.
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Ecriture et lecture numériques

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Evoquons d'abord l'oeuvre majeure du romancier américain John Dos Passos, USA Trilogy : The 42th Second Parallel, NineTeen NineTeenThe Big Money (1930-1932-1936)Cette trilogie romanesque sur les Etats-Unis entremêle quatre modes narratifs :
  • des récits au style indirect de la vie de douze Américains
  • Newsreels, collages d'extraits de la presse de l'époque (Chicago TribuneNew York World), titres, articles, messages publicitaires, paroles de chansons
  • The Camera Eye qui laisse parler les "états de conscience" ("stream of consciousness"), une "sous-conversation" du narrateur 
  • des biographies de personnages "historiques" (Henri Ford, Thomas Edison, etc.). 
Jean-Paul Sartre célébra Dos Passos (texte repris dans Situation, I, que vient de rééditer Gallimard) et signala cette polyphonie dans laquelle il retrouvait "le point de vue du choeur, de l'opinion publique".

Second exemple. Dans ses Essais de Théodycée, Leibniz imagine des livres munis de liens hypertextes renvoyant à des images de la réalité (zooms). Ce que la déesse Pallas montre à Théodore dans un appartement monde, "le livre des destinées" : "Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira [...], et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros" [...] "On allait en d'autres chambres, on voyait toujours de nouvelles scènes" (o.c. p. 361). Nous sommes en présence d'un iPad avec une interface qui deviendra classique recourant à des métaphores spaciales (appartement, chambre, etc.). Sorte de réalité virtuelle (VR).

Ces deux textes illustrent le besoin, manifeste depuis longtemps, d'un mode de narration polyphonique, plurimédia, mulidimensionnel que rendent aujourd'hui possibles Internet et les tablettes. Aujourd'hui, la trilogie de Dos Passos combinerait interviews audio, liens vers des journaux, vidéo, messages publicitaires, textes, photos, etc. Les biographies qu'imagine Leibniz aussi.
Une nouvelle "écriture" peut naître des nouveaux suppports numériques. Un livre numérique n'est  pas le support nouveau de livres anciens conçus pour le papier, selon des normes éditoriales établies il y a quatre siècles ou plus, et numérisés à l'identique. Pour John Dos Passos, dit Jean-Paul Sartre, "Raconter, c'est faire une addition" (o.c.). Addition multimédia aujourd'hui.
  • Le livre électronique désigne une oeuvre écrite par un auteur numérique (tentons cette expression) pour des supports numériques (eBooks). C'est la possibilité et la promesse d'une nouvelle écriture (et le fondement d'un droit d'auteur). Tel quel, ce livre n'existe guère (ou pas encore). Son droit d'auteur, lorsqu'il se mettra en place, devra-t-il s'inspirer de celui du cinéma (l'oeuvre cinématographique est convergence et synergie de métiers) ?
  • Ce n'est pas seulement un support matériel ("opus mechanicum", "ein körperliches Kunstprodukt", dans les termes de Kant), ce qui regrouperait aujourd'hui un ou plusieurs fichiers lisibles sur un support électronique quelconque (kindle, iPad, PC, iPhone, etc.). 
  • Ne pas se laisser à l'erreur de confondre en un seul mot les deux notions ("und nun besteht der Irrtum darin, dass beides miteinander verwechselt sind", Kant, o.c.).
  • La notion d'auteur revient à l'ordre du jour, retrouvant des situations connues autrefois par les oeuvres pour le papier (cf. l'illustration par Roger Chartier dans Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue).
Note bibliographique
Kant (Immanuel), "Was ist ein Buch", in Die Metaphysik der Sitten, 1797, (je ne trouve pas de traduction française en librairie !).  En allemand et en gothique
Benoit (Jocelyn), "Qu'est-ce qu'un livre", Textes de Kant et Fichte, PUF Quadrige, 1995
Foucault (Michel), "Qu'est qu'un auteur", 1969, Dits et écrits 1, Gallimard Quarto, pp. 817-849
Leibniz (Gottfried, Whilelm), Essais de Théodycée, 1710, Editions GF-Fammarion, 1969
Chartier (Roger), "Qu'est-ce qu'un livre ?", Les Cahiers de la Librairie, N°7, janvier 2009
Chartier (Roger), Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue, Gallimard, 2011
Macherey (Pierre), "Qu'est-ce qu'un livre", Université de Lille, novembre 2003

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dimanche 13 juin 2010

La Chine des enfants uniques

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Gladys Chicharro, Le fardeau des petits empereurs. Une génération d'enfants uniques en Chine, 317 p., publié par la  Société d'ethnologie (Nanterre, 2010).

Les ouvrages sur la Chine actuelle sont rarement basés sur des travaux d'enquête. Ceux qui existent sont noyés dans le tohu-bohu des essais de "spécialistes en généralités", journalistes de passages, touristes présomptueux, voyageurs omniscients... Rompant avec tout cela, cet ouvrage expose le travail d'une ethnologue qui s'est installée pour des mois dans la vie quotidienne de l'éducation chinoise, au milieu des parents, des enseignants, de l'administration scolaire, des élèves. Ethnologue sinisante, bien sûr : insistons car cela ne va pas de soi !
Le coeur du livre est l'éducation chinoise qui, dans son évolution récente, mêle, à doses variables, des principes issus du confucianisme, du maoïsme et du libéralisme capitaliste. A les observer, et surtout les vivre, ces catégories de la "pensée chinoise" apparaissent moins étanches, moins simplement contradictoires que ne l'énoncent les slogans passés. L'auteur se livre à une analyse fine de leur entre-choc et révèle leur suprenante compatibilité : c'est le premier bénéfice du travail quotidien sur le "terrain" que de dialectiser les grandes affirmations théoriques. L'ethnologie dé-simplifie, dé-prophétise. 

Gladys Chicharro démonte et expose minutieusement le fonctionnement de l'éducation scolaire et parentale chinoise actuelle. Son point de vue, son angle d'observation, revendiqué, maîtrisé, ce sont les effets de la politique démographique de l'enfant unique, lancée en 1979 par le gouvernement de Deng Xiaoping. L'enfant unique est devenu le "petit empereur" (小皇帝) de sa famille, dont il altère valeurs et rôles traditionnels, aussi bien ceux issus de la Révolution communiste que ceux hérités de plusieurs siècles de confucianisme. Les capacités de socialisation des enfants sont également affectées, de même que la place et la personnalité des filles (uniques) : le livre fourmille d'analyses concrètes des systèmes relationnels (jeux, rencontres, dons, etc.).

L'approche de la didactique scolaire de la langue chinoise est féconde et suggestive. L'auteur analyse les effets de la culture numérique des nouvelles générations sur la langue et les pratiques traditionnelles d'écriture : effets de la généralisation du clavier, effets de la messagerie instantanée (QQ principalement). Et l'on voit la culture numérique coexister avec la culture calligraphique traditionnelle : pour quelle synthèse nouvelle ? Cette partie consacrée aux aspects cruciaux de la numérisation des cultures est trop brève. De même que manquent, de notre point de vue, des analyses homologues sur la place de la télévision, les usages de la téléphonie et de la presse dans la vie de ces enfants et adolescents.
La relation entre l'éducation élémentaire et la compétence langagière indispensable à la compréhension des médias est abordée : 2 500 caractères sont consiérés comme nécessaires pour accéder à la lecture de 98% de la presse chinoise. Que sait-on, en France ou aux Etats-Unis, de la relation entre compétence langagière et consommation de médias ? On "oublie" volontiers la part de la variable scolaire (capital linguistique, culture générale) dans l'explication du déclin de la presse. D'un déficit langagier, on ne se débarasse pas d'une subvention, et encore moins au moyen d'opérations de type "presse à l'école". Les effets n'ont pas fini de s'en faire sentir.

Ce travail de recherche est exposé clairement. L'auteur n'hésite pas à expliquer les expressions chinoises (en caractères chinois et en pinyin) quand cela est indispensable à la compréhension. Les principales citations et les verbatims d'illustration sont donnés dans les deux langues. La documentation pointilleuse des affirmations n'altère pas le plaisir de lire, au contraire.

Au terme de la lecture, on ne peut manquer de comparer l'éducation élémentaire en Chine, aux Etats-Unis et en France. Le travail scolaire paraît plus rigoureux en Chine, plus volontaire, plus exigeant alors qu'en France comme aux Etats-Unis, il semble que l'on ait baissé les bras, laissant tanguer l'école "du peuple" au gré des pressions familiales, des modes commerciales, des démagogies électorales du moment. Le statut des enseignants chinois ("maîtres à vie / pour la vie", 做一辈子的老师) semble plus élevé en Chine, fort de plus de respect et de plus de proximité aussi. On pense à Camus et à l'hommage qu'il rendit à son instituteur à l'occasion de son prix Nobel.
Ce comparatisme spontané est sûrement mal instruit, mais il est inévitable. Alors, autant le baliser, l'anticiper : cela manque aussi. Ce sont les contreparties d'un ouvrage de qualité que de provoquer des frustrations ! Si l'on doit lire un livre sur la Chine contemporaine, c'est celui-ci. Car, en plus d'une ouverture sans préjugé sur la Chine, il invite à réfléchir aux méthodologies "quali" nécessaires pour approcher toute culture quotidienne, familiale : réflexion épistémologique que l'on conduit rarement à son terme à propos de la connaissance de l'usage quotidien des médias.
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