lundi 31 mai 2010

Publier Molière, coordonner papier et numérique

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Molière, Oeuvres complètes, Gallimard, 2010, 130 €
Tome 1, 1600 pages, chronologie 1594-1668
Tome 2, 1758 pages, chronologie 1668-1819

Gallimard a publié une édition nouvelle des oeuvres de Molière dans la collection de La Pléiade (2 tomes, avec une introduction de Georges Forestier). En même temps, paraît l'Album Molière chez le même éditeur.

Cette édition savante et luxueuse s'accompagne d'un site Internet, Molière 21. L'ensemble vise l'optimisation de la publication, l'organisation des complémentarités papier / numérique, texte / iconographie. Edition mixte, parfaitement coordonnée : cinq ans de travail pour deux professeurs de Paris IV, Georges Forestier et Claude Bourqui, et une subvention de l'ANR (Agence Nationale de la Recherche).

Le site comprend :
  • une base de données intertextuelles permettant de replacer le texte de Molière dans son contexte, dans son temps, ses discussions, ses allusions, sa langue. L'explication du texte de Molière en sera désormais plus aisée, plus précise, plus certaine. De plus, des renvois sont effectués vers le site tout Molière qui présente les oeuvres complètes.
  • un outil de visualisation des variantes textuelles traitant de trois pièces (Dom Juan, L'Ecole des maris, Le Malade imaginaire).
  • un ensemble documentaire sur la réception des oeuvres de Molière par la presse, les "gazetiers" de l'époque 1659-1674 (compte-rendus).
Cet ensemble éditorial et scientifique transforme les outils d'analyse littéraire et en enrichit considérablement la panoplie. La répartition des rôles est conçue d'emblée, les supports coordonnés au lieu d'être concurrents et redondants. A l'édition papier se voient réservées certaines fonctionnalités de lecture (du Pléiade aux "classiques" scolaires), à l'édition sur le Web des fonctionnalités de comparaison, de documentation, de consultation.
Cette révolution éditoriale qu'illustre ce remarquable travail touchera les enseignants, les chercheurs, historiens et linguistes, les acteurs, les metteurs en scène...tous les amateurs et les professionnels de Molière.
A terme, toutes les oeuvres classiques devront sur cette opération de modernisation. Elles y gagneront en commodité, en rigueur, en clarté. Cette évolution ne manquera pas d'entraîner dans son sillage les outils didactiques. Qui sait ? Elle pourrait même provoquer un début de changement dans des pratiques scolaires qu'aucune "réforme" n'atteint jamais.

Cette nouvelle édition a pour effet de décaper la perception de Molière dont la réception en France a été biaisée par une accumulation de lectures, scolaires notamment, voulant à tout prix "républicaniser" Molière et en faire un auteur populaire. De ce travail ressort au contraire un Molière mondain, parfaitement en phase avec l'aristocratie de son temps, avec ses goûts et surtout avec ses dégoûts, en un mot, avec sa culture. Grâce à cette édition, on saisit un Molière gestionnaire, attentif à son public, montant pragmatiquement ses spectacles avec ballets, musique, etc. Un Molière entrepreneur que la littérature avait "oublié", un Molière servant la classe qui l'a aussi très bien servi. Et reconnaître cela n'affecte en rien la reconnaissance de tous les talents de Molière et de leur efficacité au-delà de son siècle et, relativement, au-delà de la classe qui l'a mis sur le devant de la scène.
Subsiste, comme le remarquait Marx à propos de l'art et de l'épopée grecs, la difficulté  de comprendre que le plaisir du texte et de la scène de Molière dure encore et apparaisse même, aujourd'hui encore, comme un modèle inaccessible ("unerreichbare Muster"). Difficulté de comprendre qui affirme les limites de l'analyse qui lie mécaniquement une oeuvre et la formation sociale où elle est apparue.

Références :
Karl Marx, Einleitung zur Kritik der Politische Ökonomie, 1857, (Introduction à la critique de l'économie politique).
Florence Dupont, "Molière : quand l'érudition sert une subversion subtile", in Agenda de la pensée contemporaine, N°19, hiver 2010.

jeudi 27 mai 2010

Fantômette aux mille ruses

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Au Marché du Livre ancien et d'occasion du Parc Georges Brassens (rue Brancion, Paris XV), j'ai trouvé des "Fantômettes". Et je suis retombé dans l'enfance de mes enfants. Nostalgie de cette Fantômette "aux mille ruses" : "polumétis", comme Ulysse. Fantômette tient à la fois de James Bond, de McGyver et de Wonder Woman. La panoplie de Fantômette s'est vendue dans les magasins de jouets, entre celle de l'infirmière et celle du magicien. Image positive et féministe du féminin.

Les romans de Georges Chaulet (52 titres dans la Nouvelle Bibliothèque Rose, le premier publié en 1961) ont connu un grand succès, plus d'un million d'exemplaires vendus. Fantômette ira, plus tard, à la télé pour une série diffusée par France 3 et Canal J (1992) puis une série animée (mêmes chaînes, 2000). Les livres seront traduits en espagnol, en chinois, en russe, en japonais, en turc, en portugais.

Fantômette est maintenant sur Internet, bien sûr : une page perso (Mille Pompons), bien conçue et réalisée, couvre diverses facettes du mythe. Il y a aussi Génération Fantômette complet, mais sans l'enchantement. Hachette, l'éditeur historique, ne propose rien (me semble-t-il). Dommage. Internet, l'iPad peuvent-il ressusciter Fantômette ? Ou bien appartient-elle à son temps, avec son complice Oeil de Lynx, journaliste à France Flash, avec Ficelle et Boulotte, définitivement prisonniers de la couverture cartonnée rose et des illustrations qui ont fait rêver des générations de très jeunes filles. Faudrait-il repenser Fantômette en Converses, avec son portable, textant tweets et SMS, googlant les vilains sur Internet, communiquant avec ses amis sur Facebook ?

"Fantômette et la télévision" ? Le livre est publié en 1966-67. Années fatidiques pour ce média : c'était l'année de la télé en couleur, l'année où l'équipement télé des ouvriers rattrapa celui des "cadres supérieurs et professions libérales", c'était aussi la dernière année sans publicité... Dans ce roman, Fantômette est l'héroïne d'une série qui lui est consacrée et dont le livre raconte le tournage... mais dont elle n'est pas l'actrice qui joue son rôle. Compliqué ! Autant que L'illusion comique !

Muse ! Raconte moi l'histoire de Fantômette aux mille tours...
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mardi 18 mai 2010

Pierre Boulez à voie nue

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Encore un livre qui n'est plus tout à fait un livre et qui, avec ses CD, énonce le besoin d'un support plus approprié (la tablette, par exemple). Véronique Puchala (éditions Symétrie) a réalisé en 2005 avec Pierre Boulez cinq émissions de trente minutes chacune, diffusées sur France Culture. Voici le prolongement de ces entretiens : un livre, 2 CD.

Depuis les années 1960, Pierre Boulez n'a cessé de faire "penser la musique" mais aussi, en chemin, de bousculer la pédagogie, la communication, de provoquer l'innovation. Pour que la musique pense et qu'on la pense. Depuis ses débuts, Pierre Boulez est sensible et sensibilise à la transformation de l'univers sonore et de la perception par l'électronique et ses "machines" (l'intervention de l'illimité et du mesurable). On lui doit l'IRCAM où s'effectuent recherches et expérimentation sur la musique, l'acoustique. On lui doit aussi l'Ensemble Intercontemporain.

Pierre Boulez, comme compositeur et chef d'orchestre, a été sans cesse confronté à la dialectique de l'innovation (écrire des oeuvres nouvelles, diriger des créations) et de la tradition (jouer les oeuvres achevées, classiques, les rafraîchir, les désengluer de leur tradition). Tous ces problèmes sont aussi ceux que rencontre le travail des médias. La proximité de la réflexion boulézienne avec les problèmes rencontrés pour faire "penser les médias" est frappante.

Le discours de Pierre Boulez qui désoriente et désenclave, par ses références, son irrévérence intraitable qui mérite le respect, est une invitation constante à inventer, à comprendre et gérer la modernité, à concilier la rigueur et la création. Discours et pratiques décapants, qu'il s'agisse du rituel du concert (impératif de liberté) ou de la relation aux maîtres et professeurs (impératif d'égalité). Et puis une passion de la précision et de l'intuition.
Lire Boulez, l'écouter c'est se donner une occasion de réfléchir, et peut être ensuite de revenir à son oeuvre, ses écrits nombreux, ses enregistrements et ses oeuvres. Après ce livre/CD on l'entendra mieux, on l'écoutera. Dommage que l'on n'ait pas un DVD, illustrant la réflexion de Boulez sur le geste dans la communication avec l'orchestre. Mais on peut voir beaucoup de Boulez sur YouTube. Regardez le, par exemple, écoutez le expliquer et diriger "Sur Incises". L'iPad et d'autres supports électroniques peuvent livrer et relier tous ces documents tellement mieux que les "livres" de papier.

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dimanche 9 mai 2010

Aragon et l'art moderne, roman


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L'Adresse Musée de la Poste (quel nom !) expose des tableaux, des objets et documents ayant appartenu à Louis Aragon, poète surréaliste, romancier communiste, fondateur de l'hebdomadaire  littéraire "Les Lettres Françaises" (1941-1972). Certains des éléments exposés se trouvaient dans l'appartement ou dans la maison du couple Elsa Triolet / Louis Aragon. Ces oeuvres (150) ponctuent presque un siècle d'histoire littéraire et artistique, d'histoire politique aussi. Aragon, qui s'est souvent égaré politiquement (mais fut résistant et anti-colonialiste), ne s'est pas trompé quand il s'agissait de peinture. Braque (il achète "Le Grand nu" en 1922, que l'Etat bradait alors comme "bien ennemi" !), Delaunay, Klee, Matisse, Picasso, Chagall, Giacometti, Duchamp, Léger, Man Ray, Max Ernst, entre autres. Quelle collection !

Aragon comme Apollinaire, comme beaucoup de surréalistes, était sensible à la poésie du décor urbain auquel contribuaient la publicité, les commerces, les transports ; en témoignent ici deux tableaux de cette exposition, peu connus  : "Cinémonde", tableau d'Adolph Hoffmeister (1965, un collage avec nom de marques, tickets de métro, etc.) et celui de Bernard Moninot, "Station service" (1972) où Aragon percevait "une figuration du silence" et que l'on placerait volontiers sur l'autoroute de Edward Hopper (Four Lane Road).

Entremêler peinture, roman, poésie et théâtre, photographie a été l'ambition esthétique d'Aragon. "Henri Matisse, roman" témoigne dans son objet, et plus encore dans sa forme, de cette ambition. Cette exposition, fidèle à cette ambition, est aussi un roman.
Le musée s'est mis au numérique, accueille les visiteurs d'un écran plasma et propose des liens à ses clients sur Internet, sur Facebook.
Une campagne publicitaire classique, tout papier, est affichée dans les couloirs du métro, invitant les voyageurs à visiter l'exposition. Mais on se prend à rêver qu'une telle campagne, autrement conçue pour ce nouveau support, élégant, dynamique, s'empare des mobiliers numériques que Métrobus installe actuellement dans le métro. Il est temps que le "musée imaginaire" prenne le métro.
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dimanche 2 mai 2010

Les voix de Jean Ferrat

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La mort de Jean Tenenbaum, alias Jean Ferrat, a retenu l'attention de la presse. Retentissement inattendu. Des articles dans Le Parisien, la une de Paris Match (850 000 exemplaires), un hors-série de L'Humanité avec le DVD d'une émission de Denise Glaser diffusée en 1971 (N.B. à voir comme trace éloquente de l'évolution des émissions de variété). Pourquoi ce succès médiatique d'un chanteur qui ne faisait plus de scène depuis 1973 ? Peut-on soupçonner sous cette popularité médiatique l'oeuvre de forces que n'expriment pas les procédures électorales ? Que disent de souterrain ces "plébiscites" populaires exprimés pour Michael Jackson, Jean Ferrat ou Johnny Hallyday, qui ne se saurait se dire par d'autres voies ? 

Dans la popularité discrète de Jean Ferrat se dessine une France qui n'a plus guère d'occasions politiques de [se] manifester, qui a perdu ses relais ; "sa" France ("Ma France") se tient évidemment loin de la "Douce France" que Trénet chantait en 1943 dans un Paris tenu par les nazis et les collabos. La France que revendique Ferrat est celle de Robespierre, de la Commune, du Chant des Partisans, du "vieil Hugo", symboles que se disputent des politiciens aujourd'hui. Patrimoine culturel aussi.
A l'entrée de Monoprix
Les chansons de Ferrat énoncent un engagement personnel de mauvaise humeur, révolté et conservateur, loin des "multinationales", loin des people ("Ma Môme", chanson reprise par Godard dans "Vivre sa vie")un peu écolo, un peu communiste et un tout petit peu antistalinien, un peu Drucker et un peu Pivot... Beaucoup de nostalgies et de doutes aussi, difficiles : "La Montagne" ou encore la chanson féministe et tendre de "La Vieille dame indigne" (film de René Allio, 1965, d'après "Die Unwürdige Greisin", une nouvelle de Bertolt Brecht), "On ne voit pas le temps passer".
La France de Ferrat est aussi celle d'Aragon, des "Gitans", celle de "Nuit et Brouillard" (1963) - le père de Jean Ferrat est mort assassiné à Auschwitz. Cette chanson sur les camps sera "déconseillée" à l'époque par le directeur de la radio et de la télévision d'Etat (ORTF). "Douce France" ! Ce ne sera pas la seule chanson censurée (cf. la liste établie par Le Nouvel Observateur).
Toutes ces voix composent une polyphonie politique, qui ne trouve pas son expression politicienne, et que trahit et déséquilibre nécessairement chacune de ses voix séparément. "Toutes ces voix se multiplient pour n'en plus faire qu'une..."


Les médias à l'occasion d'un événement (décès, anniversaire, accident) organisent une consultation électorale involontaire, impromptue, non intrusive, hors institution, non contrôlée, dont les élus n'ont pas été candidats. La science politique devrait prêter attention à ces voix de traverse hors de portée des doxosophes et de la définition autorisée du politique mais portée par le marketing des médias.


Confirmation : en août 2010, Paris Match fait à nouveau sa Une sur Jean Ferrat (cf. supra).