lundi 20 février 2012

eReader : une liseuse chez un éditeur

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Paul Fournel, La Liseuse, Paris, P.O.L., 217 p., 16 €
La Liseuse avec un Kindle

Ceci est un roman. L'intrigue : arrivée d'une liseuse (e-reader) chez un éditeur raisonnablement conservateur surnommé Gaston. Agréable à lire (mais peut-être est-ce une critique négative ?). Le narrateur raconte l'entrée de la liseuse dans sa vie de lecteur. Arrive également un petit groupe de stagiaires invités à contester le ronron de la maison d'édition et à introduire un peu de numérique dans sa culture 19e siècle. Incubation, iPhone et hamburgers.

Chemin faisant, on accompagne le narrateur au restaurant (tendance Brouilly), chez le boucher et au bistro dans la douceur de son village. Souvent drôle et mélancolique : "Si ça se trouve, dans deux ans il n'y a plus une librairie en France... les éditeurs font la queue pour se faire embaucher chez Google ou chez Amazon. Ils supplient" (p. 93). On rit jaune parfois. Beaucoup d'humour, tendre souvent, et de réalisme nostalgique ("Apostrophe", les librairies, les petits restaurants).

De temps en temps en temps, tonne un rappel au bon sens. Tenez, sur le marketing (ici, celui des livres, mais on pourrait avec profit adapter cet énoncé à d'autres objets) : "Vous savez combien coûte une étude de marché Meussieu Meunier ? Ne cherchez pas. Trois fois le prix d'un livre. Alors on a pris la fâcheuse habitude de faire des livres pour voir comment marchent les livres" (p. 36).
A lire, au moins pour le plaisir.
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samedi 18 février 2012

De Patrick Modiano à Emile Zola, Timeline et Open Graph

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Peut-on lire, relire, Rue des Boutiques Obscures de Patrick Modiano (1978) comme si l'on y démêlait un réseau social ? Peut-on formaliser les liens, les noeuds entre les personnages, désembrouiller leurs vies ?
Le roman apparaît comme celui d'un espace hodologique tissé de rues, de chambres, de carrefours, de cafés et de bars dans lequel se déplace un narrateur infatigable. Facebook aujourd'hui l'organiserait en Open Graph.
L'enquête semble aussi une quête de soi, une lutte contre l'oubli. Le lecteur est comme dans un jeu vidéo avec ses soluces et des informateurs tels des "amis", personnages non-joueurs (non-playing character, NPC), pions de ce vaste échiquier qui distillent des pistes, donnent des indices. Les annuaires aussi, ces génies tutélaires du narrateur, trônant sur leurs étagères, distribuent des informations tout comme les services de renseignements et les administrations dont les fiches peuvent devenir criminelles. Toute la mémoire du Web dans quelques années.

"Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d'un gigantesque billiard électrique, qui se cognent parfois l'une à l'autre", écrit Modiano. On dirait la vie d'un réseau social, observée de l'extérieur, avec l'impression de circuler dans des ruines et d'y chercher des traces.
Les romans de Modiano se lisent comme des timelines parcourues à rebours par un narrateur détective. Dora Bruder, par exemple : Modiano y rapproche le chemin suivi par son héroïne en fuite de celui emprunté, dans Paris, par Jean Valjean et Cosette, traqués par Javert (Les Misérables). Homologie de structures, concordance des temps.

La littérature en dit plus long, décidément, et mieux, parfois, que les savants travaux. Le romancier est sans le savoir énonciateur d'algorithmes sociaux (cf. L'homme des foules). Ainsi, Emile Zola déclare-t-il, dans la Préface de La Fortune des Rougons, vouloir trouver et suivre "le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme" (1871). "Et quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'œuvre comme acteur d'une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l'ensemble".
Pour l'instant, ceux qui gèrent Facebook ne prétendent pas à cette étape ultime, mais ils y pensent certainement.
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dimanche 5 février 2012

Civilisation du journal. Par le journal ?

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La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, sous la direction de Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant. Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011. 1762 p. Bibliogr., Index, 39 €

Enorme ouvrage collectif qui réunit une soixantaine de collaborateurs, historiens spécialisés, universitaires. Il traite de toutes les dimensions de la presse : technologie, économie, droit, écriture (journalisme, littérature, mise en page)... La période couverte va de 1800 à 1910. Cette période doit son unité, à mon avis, au fait que, pendant tout ce siècle, la presse est sans concurrent média, sans concurrent sur le marché publicitaire. Avec la radio (années 1920), fini le monopole : le statut économique et social de la presse change. 

Vers le milieu du XIXe siècle, des événements convergent pour une périodisation essentielle : 1836, la publicité permet à Emile de Girardin de diviser le prix du quotidien par deux, fondant un nouveau modèle économique mixte des médias ; 1832, fondation de l'Agence Havas, développement du télégraphe électrique, de la presse mécanique de Marinoni (voir les textes de Gilles Feyel). 
L’analyse par Marc Martin de la place et de l’évolution de la publicité durant cette période est séduisante mais bien trop brève (7 p.). Financement, innovation technologique, graphique, la publicité commerciale mérite de plus longs développements. Notons toutefois la contribution de Benoît Lenoble sur les produits dérivés et l'autopromotion : almanach, calendriers, estampes, gravures, affiches, tracts, cartes postales mais aussi les enseignes des points de vente, les murs peints. Tout avait-il déjà été inventé ? 

Impossible désormais de travailler sur les dimensions historiques de la presse sans passer par cet ouvrage. Superbe résultat éditorial et historique. Outil de travail sur ordonnance (je prescris notamment Gilles Feyel et Marie-Ève Thérenty à mes étudiants) mais ouvrage que l'on peut lire aussi pour le plaisir de certains textes : portraits de personnages divers en journalistes (Ponson du Terrail, Rochefort, Vallès, Séverine, Zola, Mallarmé, Baudelaire, Maupassant, Gaston Leroux, Péguy, etc.), essais "sociologiques" : "Vivre au rythme du journal" (Marie-Eve Thérenty), "Ordonner l'information" (Dominique Kalifa, Marie-Ève Thérenty) sans compter l'approche par les centres d'intérêt (vulgarisation scientifique, théâtre, religion, féminins, voyage, enfants, famille, sport, etc.) ou par les genres journalistiques.

Une telle encyclopédie de la presse écrite demande aussi une ergonomie numérique. Même si l'ouvrage est doté d'un riche outillage de notes, d'illustrations, d'index des noms et des titres, une présentation au format numérique lui rendrait encore mieux justice. Habitué au Web, aux tablettes, on attend un moteur de recherche, des hyperliens entre concepts, références,un dictionnaire, etc. Ensemble, papier et numérique, quel magnifique manuel cela ferait, avec des mises à jour, des commentaires, etc. Mais c'est déjà un formidable ouvrage.
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