dimanche 28 décembre 2014

Zoella : de YouTube au roman


Zoe Sugg, Girl Online, 352 p, Atria Books / Keywords Press, New York, novembre 2014, 10,27 $ (kindle)

Roman d'adolescence anglaise. Genre journal (diary). Penny, l'héroïne, a presque 16 ans, ce qui la classe, du point de vue du marketing du livre, dans la catégorie "jeune adulte". C'est le journal d'une vie numérique, vie vécue le smartphone à la main (messages, photos, selfies, Facebook, notifications). L'héroïne tient un blog, son adolescence ponctuée de smileys et de skype, de posts, de tweets. "Vert paradis" des amitiés et amours adolescentes : famille, loisirs et rêveries. Comment s'habiller ? Que dire ? "Moesta et errabunda", ouvrage mélancolique et rêveur... Parfois, c'est l'enfer : homophobie, anxiété, harcèlement (cyberbullying)... L'ambiance de fête (la mère organise les mariages), les gâteaux, les cadeaux de Noël donnent une teneur enchantée au roman qui fait alterner le conte de fées et la vie sociale souvent glauque du lycée.
Girl Online va de Brighton à New York où elle rencontre son "Brooklyn Boy" qui s'avère "an American YouTube sensation"...

Page 266, Girl Online
avec textes de tweets
Zoella, l'auteur, est une vloggeuse, une YouTubeuse qui traite de mode et beauté. Sa présence sur YouTube où elle compte des millions de fans lui assure une grande notoriété dans sa classe d'âge, et forme sans doute le premier public de son livre.
Le roman est un best-seller en Angleterre. Manifestement, YouTube fait vendre des livres. "Girl online... going offline". Dans la narration s'intercalent des textes "numériques" : posts, messages... Manifestement, les médias numériques affectent l'écriture. Parfois, on croit lire des lignes écrites pour Facebook ou Twitter.

Le succès du roman confirme, s'il en était besoin, l'importance de YouTube pour la consommation culturelle (cf. YouTube: what kind of TV is it?) et l'importance des réseaux sociaux pour modeler l'expression. Un nouvel habitus culturel se constitue : photo, blogs, tweets, Facebook... qui s'applique au roman.
Quel type, quel "genre" de produit éditorial est un tel roman ? Il s'agit d'un travail d'équipe, réunissant plusieurs métiers, orchestré par Penguin, l'éditeur, avec Siobhan Curham (auteur connue de livres pour "jeunes adultes"). Un débat est né à propos de la collaboration de Zoe Sugg avec Siobhan Curham (ghostwriter), qui à l'occasion, réclame plus de transparence quant aux livres "écrits" par des célébrités (The Independant, December 11, 2014) : "I think it would be really healthy to have a broader debate about transparency in celebrity publishing").
Quelle relation entre un tel ouvrage et les réseaux sociaux où s'exprime "l'auteur" : Facebook, Twitter, Tumbler, Instagram, Bloglovin ? Plus que de bricoler le marketing du roman, il s'agit de penser la place des réseaux sociaux dans la production et la diffusion culturelles. Le champ de la production culturelle doit être redessiné, en recourant, entre autres, aux travaux de Stanley Cavell sur le cinéma et son public.

jeudi 18 décembre 2014

Annie Ernaux : réflexions faites sur l'écriture


Annie Ernaux, Le vrai lieu. Entretiens avec Michelle Porte, Paris, éditions Gallimard, 2014, 113 p., 12,9 €

L'écrivain revient toujours sur les lieux de ses livres. Michelle Porte est la réalisatrice d'un documentaire, "Des mots comme des pierres", consacré à Annie Ernaux, diffusé sur France 3 en 2013. La situation d'interview télévisée obligeait Annie Ernaux à parler devant / à une caméra. Cette sommation muette faite à l'écrivain, "la sorte d'urgence qu'elle (la caméra) impose de répondre", l'a amenée à effectuer un retour sur son œuvre. Il s'en suit une biographie conduite par ses lieux : sa maison en banlieue parisienne (Cergy), la maison de son enfance, le café-épicerie d'Yvetot dans le Pays de Caux.

"La mise en mots", selon une expression d'Elsa Triolet, s'effectue dans ce cadre. Si Annie Ernaux, comme Jean-Paul Sartre (Les mots), a passé toute sa vie dans les livres, ce ne sont pas les mêmes livres. Elle évoque le rôle du dictionnaire Larousse, du Tour de la France par deux enfants (Augustine Fouillée, 1877), manuel de lecture qu'avait utilisé son père, les magazines féminins de sa mère (Confidences, Les veillées des Chaumières, Le Petit Echo de la Mode). L'auteur évoque la place et le rôle des photos dans son travail, qui lui permettent de retrouver le passé et fonctionnent pour l'écriture comme stimuli de la mémoire : statut "passé / présent" des photos de famille, des photos sans prétention esthétique, représentant des personnes (cf. Les années, et surtout Retour à Yvetot ou L'Usage de la photo). Photos de ce qui a eu lieu.

Dans cette auto-analyse littéraire, chemine partout une réflexion continue sur l'appartenance de classe, appartenance qu'il faudait effacer ou dissimuler, trahir, pour réussir dans la vie : ainsi du refoulement des "mots normands" de la langue populaire, par exemple, au profit de la langue légitime de l'école et de la littérature. Là se lit l'importance de l'enfance, des parents, qui, jamais, par construction, ne peuvent savoir ce qu'ils font.
Annie Ernaux rend compte de "la violence feutrée de la domination culturelle" mais aussi de la violence dure, sérieuse, faite aux femmes, violence qui est le point de départ de son premier roman, Les armoires vides (1974) puis de L'événement (2000). Double détermination, double domination.
Est-on condamné - à et par - ses classes sociales d'appartenance et de référence ? Le rêve imposé de mobilité sociale, et spatiale, serait-il la dernière ruse de la domination, la dernière illusion de liberté ? Annie Ernaux se perçoit en "transfuge de classe", en "parvenue" : cette conscience de classe est-elle une dimension, ultime, de la domination ? Annie Ernaux, comme Pierre Bourdieu, a "l'insoumission comme héritage". Au-delà de tout, au-dessus des classes se trouverait l'écriture comme "vrai lieu", comme utopie...

Livre de réflexion sur les livres, "le vrai lieu" approfondit l'analyse de la "production littéraire" en général et de celle d'Annie Ernaux, en particulier. On ne suivra donc pas ce fonctionnaire d'ambassade que cite Annie Ernaux et qui aurait déclaré : "elle ne sait pas du tout parler de ses livres". Il semble qu'elle en parle très bien, au contraire. Et donne envie de les lire, de les relire mieux.


A noter : une émission de France Inter, "L'écrivaine Annie Ernaux". Quant au film, hélas, il est encore introuvable... La disponibilité des œuvres télévisuelles partout, tout le temps reste un vœu pieux. Alors, France 3, service public ! Il ne suffit pas de concevoir et faire réaliser des émissions, encore faut-il les rendre disponibles, tout le temps, sur tout support.

mercredi 10 décembre 2014

La télévision française, autrefois


Patrick Mahé, La télévision autrefois, Paris, Editions Hoëbeke, 2006-2014, 168 p., 12,9 €

Ceci n'est pas une histoire de la télévision. C'est, à l'aide d'images, une évocation de la télévision française depuis ses débuts, vers 1950, jusqu'aux années 1980. Période que domine presque exclusivement la télévision de secteur public et de service public. L'ouvrage arrête son évocation un peu avant le lancement de chaînes privées en France : Canal Plus en 1984, TV6 en 1986 et la privatisation de TF1 en 1987.
Ce siècle avait 50 ans. On repère le virage des années 1960 : la télé est en couleurs (1967), la publicité débarque en 1968 ("Du pain, du vin et du Boursin"), le magazine Télé 60 devient Télé 7 Jours. Plutôt qu'un livre d'histoire, c'est plutôt un livre de beaux souvenirs comme s'il avait été composé pour ou par des téléspectateurs nostalgiques. En huit chapitres, des photos, quelques anecdotes, on parcourt ce qui reste de la mémoire de la télévision. On en a chassé tout le négatif, la censure, le monopole, le contrôle de l'Etat, etc.

D'abord les emblêmes : les speakerines, potiches que le féminisme aurait pu dénoncer, le téléviseur qui rassemble la famille au salon ou à la cuisine, la pendule qui ne tourne pas rond, le petit train et son rébus, en attendant, les habillages d'antenne... Ensuite, on traite l'information, le 20 heures et ses hommes troncs, JT qui paraît dès juin 1949 et ne dure alors qu'un quart d'heure, à 21 heures ; le merveilleux "Téléchat" raillera gentiment le rituel d'infos qui, d'anée en année, s'est installé. "Cinq colonnes à la une" et puis les élections, les candidats ; parmi eux, De Gaulle, acteur formidable du théâtre politique. Pour le rire et les jeux, l'ouvrage évoque le cirque avec "La Piste aux étoiles", "Les Shadocks" (mai 1968) ; pour les variétés l'Eurovision, le Petit Conservatoire de Mireille, Discorama, Jean-Christophe Averty... Les émissions de jeunesse pour "Bonne nuit les petits", "Le manège enchanté", Thierry la Fronde, "Les chevaliers du ciel", Goldorak et Dorothée. "Laissez-les regarder la télé", dira-t-on !
La "culture" a-t-elle sa place à la télé ? Peut-être, avec "Lectures pour tous" ou "Apostrophes", avec "Au théâtre ce soir", ou "Les Perses" d'Eschyle, si fameux. Un chapitre sur les séries, la plupart américaines, déjà, mais il y a toutefois "Maigret", "Belphégor", "Les saintes chéries", "Vidocq"... Un chapitre sur le sport pour finir : le Tour de France d'abord qui se terminait depuis 1948 par l'entrée triomphale au Parc des Princes, alors temple des sports populaires, le football avec les Verts et le stade Reims, les JO de Grenoble, le catch...

Toutes ces émissions avaient deux vies : une vie en direct, sur rendez-vous, puis une vie sociale, ensuite ; sans Facebook ni Twitter, ces émissions meublaient les conversations, les imaginaires, les jeux des enfants, les rêves aussi. Etoffe des vies quotidiennes.
Le livre donne l'image, peut-être fantasmatique, d'une France unie par sa télé qui fédère  la majorité de la population en de nombreux grands spectacles. Télévision pour tous qui n'a pas l'obsession publicitaire du ciblage qui sépare et trie ; cette télévision inculque à tous sa grille, son emploi du temps, l'heure des repas, du coucher... Pas plus qu'aujourd'hui, elle ne faisait pas l'élection mais elle donnait à tous un contenu de référence, de quoi débattre à table, au bistro, à l'usine ou au bureau.
Télé dénoncée dès ses débuts, mal-aimée par les enseignants, les "intellectuels" (elle "tend vers le bas"), les politiques (surtout lorsqu'ils perdent les élections). Télé que l'on aime détester. Quelques voix discordantes ; lucide, Louis Porcher vante "l'école parallèle" (1973).

Durant cette période, qui semble pré-histoire, des formats télé se mettent en place, souvent hérités de la radio, des genres télévisuels, des cadrages, des personnages, des rôles (le présentateur, l'animatrice, le journaliste sportif ou météo, l'artiste de variétés, le reporter), des rhétoriques aussi ; beaucoup de ces codes et métiers ne passeront pas le siècle et seront balayés par l'abondance télévisuelle, puis par le numérique, par YouTube ou Facebook. Queques uns subsistent, inchangés... Ce livre d'images raconte une première rupture télévisuelle, la deuxième rupture est en cours...


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lundi 1 décembre 2014

Débranche tout. Paradis perdu ?


Michael Harris, The End of Absence: Reclaiming What We've Lost in a World of Constant Connection, New York, Penguin Group, 2014, 219 p., € 10,99 (eBook), Index, Glossaire.

Jamais seul avec Internet : on ne débranche plus. Phénomène ancien ; en 1984, France Gall chantait déjà "Débranche. Débranche tout. Revenons à nous". "Coupe les machines à rêve", disait la chanson de Michel Berger qui visait la radio (la FM autorisée depuis 1981) et la télévision (Canal Plus lancé en 1984) ! "Rester maîtres du temps et des ordinateurs"... Michel Berger philosophait volontiers.

Trente ans plus tard (juillet 2014), une enquête de CivicScience (juillet 2014, citée par eMarketer), le confirme : deux tiers des personnes de 13 ans et plus ne débranchent presque jamais. La généralisation des appareils mobiles et du multiscreentasking accentuent la tendance, les wearables (montre, etc.) en rajouteront. Technologie, opium du peuple ?
De plus, comme équipements professionnels et personnels se confondent (BYOD), une connexion permanente est souvent nécessaire, notamment pour les cadres des entreprises privées. Devant le risque de généralisation, les syndicats en viennent à réclamer le droit à la déconnexion pour limiter le temps de travail élastique et "protéger le repos et la vie privée".

Michael Harris souligne dans son ouvrage que les nouvelles générations, aujourd'hui les moins de vingt ans, seront les premières à ne pas avoir connu le monde d'avant Internet (1994). Tout comme les générations d'après les années 1960, les moins de cinquante ans, n'auront jamais connu un monde sans télévision. Tout le monde en revanche a toujours connu la radio. Fossés médiatiques entre générations. La connexion continue s'installe davantage dans le quotidien, de génération en génération : elle devient naturelle et déjà l'on s'étonne qu'elle étonne.
L'auteur propose de méditer cette situation créée par l'omni-présence de la communication numérique, comprendre comment elle affecte nos comportements, notre mémoire, notre expérience du monde, et comment y survivre en bonne santé. Nous vivons "la fin de l'absence", craint-il, la perte du manque ("the loss of lack"), de la rêverie et de la solitude : "The daydreaming silences in our lives are filled; the burning solitudes are extinguished". Nous vivons continuellement dans une situation d'attention partielle (multitasking). Les technologies de communication ont été des moyens, ce sont des fins en soi. Tel est le prix à payer pour les nouvelles technologies, leur coût de renoncement. Culte publicitaire de la durée d'écoute, de connexion (dwell time).
Comment comparer le monde avec et sans Internet ? Avoir vécu sous deux règnes technologiques crée une situation d'immigrant (digital immigrant) condamné à regretter souvent sa technologie d'origine, d'avant le Web et le mobile, tandis que les digital natives, nés dans le numérique, n'ont rien à regretter.

Selon Michael Harris, la vie connectée ne serait pas tout à fait "la vraie vie", plutôt "une saison en enfer". Alors il suggère à ses lecteurs de mettre Internet entre parenthèses, de temps en temps au moins, pour retrouver un peu d'authenticité, les renvoyant à Henri D. Thoreau qui, durant un an, s'était mis à l'écart (Walden; or, Life in the Woods. 1854) : "I went to the woods because I wished to live deliberately, to front only the essential facts of life,and see if I could not learn what it had to teach" et, plus loin, "I did not wish to live what was not life".
Rien de bien neuf - Jean-Jacques Rousseau déjà - sinon un étonnement naïf, salutaire. Il faut s'étonner, sans cesse. Pour cela retrouver un monde à l'écart des technologies ; pour en percevoir les effets, retrouver le monde d'avant les technologies de communication. Nostalgie, luddisme, "self reliance" médiatique ? Attention toutefois, l'hostilité de principe à la technique peut conduire aussi vers des philosophies réactionnaires...