jeudi 28 janvier 2016

Une autre manière de philosopher Nietzsche


Paolo d'Iorio, Le voyage de Nietzsche à Sorrente. Genèse de la philosophie de l'esprit libre, Paris, CNRS éditions, 2012, 2015 pour Biblis en édition de poche, 244 p. Bibliogr.

En 1876, Nietzsche, malade, est invité par son amie Malwida von Meysenburg à passer quelque temps avec des amis dans le Sud de l'Italie. C'est ce séjour qui est conté par Paolo d'Iorio. L'auteur tisse habilement éléments biographiques, anecdotes du voyage et mûrissement des idées de Nietzsche. Passeport d'apatride, train de nuit, Gêne, Pise et ses chameaux, Capri, Naples... La philosophie s'épanouit au Sud, proclame Nietzsche : théorie des climats appliquée à la pensée ?

L'auteur saisit la philosophie en train de se tisser tout en montrant un Nietzsche vivant, sympathique. Excursions, lectures, discussions, musique, au-delà des distractions cultivées, le voyage à Sorrente constitue un tournant dans la vie de Nietzsche.
A Sorrente, Nietzsche se dé-wagnerise. Il n'a pas apprécié le premier festival de Bayreuth. Il remet en question son ouvrage sur La naissance de la tragédie dédié à Wagner, il doute même de sa vocation de professeur de philologie, prêt à abandonner le chaire prestigieuse qu'il occupe à Bâle. Il se rapproche d'une philosophie matérialiste (Démocrite) sous l'influence positiviste de son ami Paul Ree. Wagner et Cosima, qui ont pris pension dans le voisinage, détestent cette évolution ; leur antisémitisme s'épanouit à cette occasion. De leur côté, Nietzsche et ses amis imaginent les plans d'une école des éducateurs (en 1872, Nietzsche avait donné à Bâle, quelques années auparavant, une série de conférences sur l'avenir des établissements de formation - "Bildungsanstalten").

Ce livre constitue une rupture dans la manière de lire et comprendre Nietzsche. Il représente un tournant en matière d'analyse et d'histoire de la philosophie. Un éclairage bien construit.
La qualité et la valeur démonstrative du mode d'exposition surprennent heureusement. L'ouvrage commence comme un modeste guide touristique où sont inclues des photographies des lieux évoqués, des portraits des personnages. Puis viennent des reproductions de documents de toutes sortes, mobilisés à l'appui des raisonnements : correspondance, dédicaces, carnets, annotations de livres, manuscrits, épreuves corrigées. Les lecteurs peuvent voir se mettre en place "la philosophie de l'esprit libre", sa "genèse". L'auteur a soin d'apporter la preuve de la réalité et de la validité des arguments qu'il avance. Beau travail que cette analyse philosophique argumentée et illustrée - mise en lumière - à l'aide de documents. On échappe aux élucubrations, aux divagations fumeuses qui encombrent la lecture de Nietzsche, au profit d'une démonstration, preuves à l'appui. Erudition calculée, démystifiante. L'auteur corrige au passage quelques lourdes erreurs de traduction. Finalement, on y voit plus clair. La philosophie comme "science rigoureuse" commence par les textes dans leur matérialité. Nietzsche a tout à gagner à cette approche "selon l'ordre des raisons" (selon l'expresson de Martial Guéroult, lecteur de Descartes).

Et l'on se prend à rêver de ce qu'une édition d'un tel ouvrage pourrait donner, si elle exploitait tous les ressorts du numérique (ebook). Paolo d'Iorio dirige l'Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM) : il ne peut pas ne pas en avoir rêvé. Cet ouvrage est l'ultime étape, pour l'histoire de la philosophie, du livre de papier.

jeudi 21 janvier 2016

Les affiches, médias des révolutions chinoises



Stefan R. Landsberger, Anchee Min, Duo Duo, Chinese Propaganda Posters, Taschen, 2015, 605 p.

1949-198l : la Chine en révolutions. L'ouvrage, dont l'objectif est documentaire et historique, réunit plusieurs centaines de reproductions d'affiches de ces trente années de changements politiques, affiches qui sont aujourd'hui recherchées par les collectionneurs.
L'ouvrage se décompose en 33 chapitres thématiques ; les textes (présentations, légendes) sont rédigés en trois langues (allemand, anglais, français) mais pas en chinois.

Que disent les affiches ?
  • La mobilisation politique en faveur du Parti communiste chinois. C'est une reprise en images du livre des citations de Mao Zedong, une illustration de ses célèbres slogans (les tigres en papier de l'impérialisme, etc.).
  • L'importance vitale d'une politique publique dans les domaines de l'hygiène, de la santé et de l'éducation : mise en avant de la réussite scolaire. A cette fin, les affiches montrent lecture et écriture à l'œuvre à toute occasion (mais on ne voit pas d'images des "journaux en grands caractères" de la révolution culturelle (dazibao, 大字报).
  • L'éloge de la modernisation technologique en cours (armes, machines, transports).
  • La critique de la division sociale et technique du travail ;  ville / campagne ; hommes / femmes, civils /militaires ; travailleurs manuels / intellectuels. Les affiches exaltent la participation des femmes à l'effort productif (à travail égal, salaire égal). Elles sont représentées dans toutes sortes de métiers, en rupture avec la vision confucéenne du rôle des femmes.
  • La célébration de la science et de la technologie dès le plus jeune âge : importance de l'étude, de la recherche, de l'innovation. Beaucoup d'images d'enfants. 
  • La morale sociale, civique et personnelle mise en avant dont les vertus cardinales sont la frugalité, la politesse, la  solidarité, l'esprit d'initiative (self reliance). Il faut être discipliné et consciencieux, oser... Eloge de la production, bien sûr, pas de la consommation.
  • La place de l'armée et l'importance de la qualité des relations entre la population et l'armée, entre les officiers et les soldats...
Par nombre de ses aspects didactiques, cet ouvrage fait penser à l'esprit du Tour de la France par deux enfants (G. Bruni, Belin, Paris, 1877), manuel qui associe, pour l'école primaire, patriotisme et morale. Les visages sont souriants, heureux et fiers, les attitudes sont martiales et positives, clichés de proopagande. Beaucoup de tableaux sont édifiants, comme des images d'Epinal. Exaltation omniprésente du patriotisme, de la vigilance et de la défense des conquêtes de la Révolution.

Comment ces œuvres s'intègrent-elles dans l'iconographie traditionnelle chinoise ? Dans de nombreuses affiches, on remarque des traits issus des cultures traditionnelles (costumes, instruments de musique, etc.).

Le livre fait ressortir l'omniprésence de Mao Zedong (cf. Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle). La couleur rouge domine cette somme ; elle est en Chine d'abord le symbole chinois du bonheur que s'approprie la Révolution : les Gardes Rouge chantaient "l'Orient est rouge", 东方红.
Ces images de propagande datent d'avant les mass-média audio-visuels, d'avant le Web, d'avant le smartphone... L'Etat pouvait alors espérer maîtriser complètement les dispositifs de propagande totale, non seulement les contenus (création) mais aussi la production industrielle (impression) et la distribution nationale.
Les Chinois d'aujourd'hui ont pour une grande partie été élevés, socialisés par cette imagerie, ces valeurs. Elles disent l'inconscient de la société chinoise, refoulé ou pas. La société chinoise actuelle, puissance mondiale, scientifique, militaire, vient de là, émerge de ces images. Gardons-nous de toute condescendance et n'oublions pas que la Chine émergeait alors d'une longue période d'invasions et d'agressions coloniales et impérialistes.

Ouvrage d'histoire politique d'un média de la politique, la conception du livre des éditions Taschen privilégie une approche esthétique (histoire de l'art). Dommage qu'il n'y ait pas d'index thématique. Dommage aussi qu'il n'y ait pas davantage d'analyses, d'explications indispensables à une lecture historique et politique.

mardi 12 janvier 2016

Le marketing doit-il faire dans le sentiment ?


Bing Liu, Sentiment Analysis. Mining Opinions, Sentiments, and Emotions, 381 p., Bibliogr., Index, 2015, Cambridge University Press, $37,88 (ebook)

Voici un manuel universitaire et professsionnel d'analyse des émotions, des sentiments et des opinions exprimées, déclarées dans des textes. Que pense-t-on d'un produit, d'un candidat, d'un film, d'un service après-vente... Cette analyse, partiellement automatique, répond à une préoccupation primordiale des annonceurs et des agences de publicité ; ils en attendent une contribution essentielle à l'évaluation de l'impact des campagnes publicitaires : agrément, crédibilité, notoriété positive ou négative telle que l'on peut les observer dans les blogs, sur les réseaux sociaux, les critiques de produits (reviews), les courriers, les avis de consommateurs, les réponses aux enquêtes en ligne,(enquêtes de satisfaction), etc.
Sur le marché desmédias et du marketing, la demande d'analyse du sentiment suit logiquement le développement du e-commerce et des réseaux sociaux, porté par les smartphones qui donnent l'occasion de recommandations, d'appréciations et de partages de toutes sortes (Facebook, Twitter, Instagram, etc.). Le moment de l'émotion est prioritaire pour le ciblage publicitaire (cf., par exemple, MediaBrix) et pour le comportement du téléspectateur (cf. vans qui prétend donner la température instantanée d'une émission).

L'offre de données massives alimente et dynamise une demande de traitements qui conduisent au développement de ce secteur nouveau des sciences sociales, aux confins de l'informatique (NLP, machine learning) et de la linguistique. De nombreuses entreprises ont investi ce domaine de recherche et commercialisent des analyses de sentiment. La question de la pertinence et de la validité de ces analyses est fréquemment posée par les utilisateurs : l'enjeu est important puisqu'il s'agit, à l'aide des résultats de l'analyse de sentiments, d'orienter la stratégie d'une marque (brand equity), d'une entreprise, d'une politique... L'analyse de sentiment va au-delà des signes classiques (like, emoji, nombre de followers, etc.) considérés comme indicateurs premiers d'engagement du consommateur sur les médias sociaux puisqu'elle s'appuie sur des discours spontanés en langue naturelle (sur l'expression des sentiments par emojis, voir PLOS / one). Or rien n'est plus difficile à analyser rigoureusement que les productions langagières.

L'auteur, qui a déjà beaucoup écrit sur ce domaine, est Professeur de sciences informatiques à l'université d'Illinois. Son ouvrage, pragmatique, passe en revue les principaux éléments constitutifs de l'analyse du sentiment et les méthodologies courantes en partant de la structuration des données (catégorisation, classification, annotation). Il examine l'approche basée sur le lexique (lexicon-based approach :"sentiment lexicon", "sentiment words" comme indicateurs), l'apprentissage étant supervisé ou non.

L'analyse du sentiment s'appuie sur le traitement informatisé des langues naturelles (NLP, clustering). L'auteur regrette que les recherches actuelles recourent par trop à des algorithmes de machine learning (SVM, naïve Bayes) ; il semble favorable à une approche plus linguistique.
L'analyse des sentiments repose sur une classification des textes afin d'en extraire le sentiment, sa polarité. Il faut structurer les données, en dégager des caractéristiques constitutives (features) ; l'analyse s'appuie entre autres sur les sentiment words, les adjectifs, les sentiment shifters. Elle peut aussi recourir à la sémantique (compositional semantics) qui associe à des ensembles de mots des règles syntaxiques de composition.

Le manuel, précis, complet, guide les lecteurs, pas à pas, dans les moindres détails des multiples méthodologies et des outils d'analyse, étape par étape. L'ensemble, doté d'une bibliographie, riche et récente, constitue un bilan utile des recherches du domaine. La majorité des exemples mobilisés portent sur des produits ou des appareils plutôt que sur des marques ou sur les positionnements politiques.

Que l'on puisse établir, mesurer la tonalité affective de discours (textes, phrases), est discuté et contesté tant il est improbable que le sentiment, tellement subjectif, puisse faire l'objet d'une analyse objective et d'une arithmétique (addition, combinaison). Dans sa vie affective, chacun de nous ne fait-il pas l'expérience irrépressible de l'incommunicabilité des sentiments, de l'incompréhension ? Chateaubriand évoquait le "vague des passions" : "Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs" (René, 1802). Au contraire, l'analyse des sentiments compte sur des distinctions précises, donc des simplifications, des dichotomies souvent : positif / négatif, neutre parfois ! Cela peut suffire, il est vrai, lorsqu'il ne s'agit que de donner un avis sur l'accueil dans une boutique, un service après-vente ou sur des écouteurs, ou d'établir un benchmarking...

Au cours de l'exposé, de nombreux problèmes sont évoqués qui soulignent les limites de l'analyse des sentiments : par exemple, celui des phrases sarcastiques que l'on ne peut désambiguiser que par l'analyse des contextes. Le traitement des négations peut poser problème également ou encore les nuances introduites par les modalisations (actes de langage tels que croire douter, espérer, penser, craindre...) : on parle alors de "sentiment shifters". Enfin, ne perdons pas de vue la vulnérabilité des résultats au type de training data utilisées (représentativité des données ?), voire à l'étiquetage des données.
L'apparente sophistication des procédés d'analyse, de décorticage et décomposition des textes et de leur synthèse (score) ne parvient pas à dissimuler les simplifications sur lesquelles repose l'analyse du sentiment, notammment l'exploitation figée du lexique. N'oublions jamais la dimension socio-linguistique des énoncés analysés : le capital langagier (i.e. culturel) n'intervient-il pas comme une modalisation générale des énoncés ?

A terme, l'analyse des émotions et des sentiments pour le marketing passera sans doute des énoncés plus ou moins longs aux photographies, aux vidéo et donc aux expressions corporelles (gestes, visage). L'évolution des médias sociaux anticipe ce basculement du texte au bénéfice de l'image, plus ou moins légendée (cf. "L'intelligence artificielle des passions de l'âme"). Les recherches en deep learning s'y emploient (cf. Google, Microsoft, Baidu, IBM, Faceboo...).
Conclusion ? Ouvrage utile, sérieux, important pour les praticiens, précieux pour discuter les limites de l'analyse des sentiments et de son exploitation commerciale, pour inviter à la circonspection et à la prudence dans l'exploitation des résultats. Quant à l'importance du sentiment, on sait ce qu'en disait Pascal : "Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment" (Pensées, 470).

mercredi 6 janvier 2016

Pierre Bourdieu : une sociologie du destin


Pierre Bourdieu, Sociologie générale. Volume 1. Cours au Collège de France. 1981-1983, Paris, Editions du Seuil, 738 p.

L'ambition déclarée de ce cours de sociologie générale par Pierre Bourdieu est d'exposer de manière dynamique "le fonctionnement conceptuel" de sa sociologie à partir de notions clés : le champ, les différentes formes de capital (culturel, symbolique, social), l'habitus et la reproduction. Axiomatisation des principes élémentaires avec des schémas illustrant le système des positions sociales, les stratégies, les classements (et notamment le classement de ceux qui classent), les intérêts.
Retranscription de cours, le texte traduit les hésitations du Professeur, la prudence dans ses affirmations, ses scrupules. Le lecteur peut lire la sociologie en marche, se faisant suivre le raisonnement sociologique "en cours" ; Pierre Bourdieu réfléchit en direct devant son auditoire, avec son auditoire ; il ne cesse de se reprendre, de se corriger, de digresser, de multiplier les précautions, les références, de tenter des énoncés, s'excuser. Il en résulte un style parfois compliqué et c'est un beau travail des éditeurs que d'avoir réussi à rendre lisible un tel document oral sans qu'il perde de sa spontanéité et de sa solidité. Notons qu'un tel mode d'exposition est indissociable de la nature de ce qu'énonce Pierre Bourdieu, qui rappelle à la fin de l'un de ses cours, une phrase de Gaston Bachelard dans La philosophie du Non : "Tout ce qui est facile à enseigner est inexact".

Trafiquant d'armes sociologiques, Pierre Bourdieu est touchant dans son souci timde de vendre la mèche du monde social mais aussi de ne pas trop résister à la tentation de l'humour et du sarcasme. Pierre Bourdieu cherche à transmettre un modus operandi, une méthode que ses auditeurs pourront appliquer à toutes sortes d'objets de leurs choix (par exemple, pourquoi pas, les discours publicitaires ou le champ des acteurs de l'économie du Web), des manières de penser plutôt que des pensées achevées (opus operatum), une "théorie de la pratique". Il aimait dire - et croire, sans doute - que la sociologie était un sport de combat ("on s'en sert pour se défendre") : énoncé repris comme titre du documentaire de Pierre Carles. Toutefois, quitte à déplaire à ses fans, Pierre Bourdieu a luttté sans cesse contre les présentations simplificatrices et démagogiques de ses travaux.

Qu'est-ce qu'une "sociologie générale" ? Peut-on concevoir des concepts sociologiques passe-partout, indifférents aux objets analysés, aux époques ? Pierre Bourdieu le croit fermement et ce sont ces concepts qui font l'objet de cette année de cours.
Son travail sociologique semble le couronnement du paradigme durkheimien qui, pour la recherche, mobilise analyse multivariée et régression, exploitant des données issues de statistiques administratives et d'enquêtes recueillant des déclaration d'opinion. Le tout est croisé avec une impresionnante érudition documentaire, s'appuyant, pour la phase d'exposition des résultats, à un édifice conceptuel raffiné.

A quelles conditions la sociologie peut-elle se distinguer du journalisme ? Elle semble souvent en continuité avec l'écriture journalistique. Les deux pratiques se distinguant surtout par leurs publics, vulgarisation pour le journalisme, "production pour producteurs" pour les travaux sociologiques. La sociologie de Pierre Bourdieu ne dispose guère d'outils de rupture facile avec le sens commun (en est-il ?). Pourtant, elle en a essayé des outils de rupture, puisant dans la linguistique, la statistique, la photographie (cf. Epistémologie de la connaissance photographique), l'ethnologie (Kabylie, Béarn). Mais Pierre Bourdieu n'ayant jamais travaillé en dehors de l'Université, il n'a de vision des entreprises que lointaine, vision indirecte par l'entremise de livres et d'articles, d'entretiens. Aussi, beaucoup de ses réflexions et illustrations renvoient-elles à la sociologie de l'enseignement, à la sociologie de l'art et de la culture (cf. Manet). Sociologie de la chaire ? Amor fati, comme il dirait ?

Dans ses cours au Collège de France, Pierre Bourdieu relit - et relie sans cesse - les pères fondateurs de la sociologie : Karl Marx, Max Weber, Emile Durkheim. Il mobilise aussi la phénoménologie (nombreuses références aux œuvres de Edmund Husserl), l'épistémologie de Gaston Bachelard, la linguistique (John Austin, Emile Benvéniste, Ferdinand Saussure, William Labov), et surtout la philosophie classique (Platon, Descartes, Leibniz, Spinoza, Kant, Hegel, Heidegger). Double moteur des réflexions de Pierre Bourdieu, philosophie et sociologie en fournissent l'outillage conceptuel.

Que peut encore cette sociologie ? Résiste-t-elle à la disruption introduite par des techniques de recherche et d'analyse issues de l'intelligence artificielle (réseaux neuronaux, machine learning, deep learning) ? A l'analyse multivariée qui multiplie les hypothèses et les tests statistiques, l'intelligence artificielle semble opposer une analyse sans hypothèses (unsupervised learning), des classements sans a priori (clustering) et des liens inattendus à partir de quantités massives de données. C'est là sans doute que pourrait commencer aujourd'hui la critique du travail de Pierre Bourdieu dont les cours au Collège de France constituent un exceptionnel outil de réflexion et de culture pour les sciences du social, et, tout particulièrement, pour celles des médias.