jeudi 20 juillet 2017

Culture et médias : que dit la paléoanthropologie ?


Jean-Jacques Hublin, Biologie de la culture. Paléoanthropologie du genre Homo, Paris, Fayard, Collège de France, 67 p. Bibliogr.

Le titre dit tout et je ne saurais rien y ajouter. A priori, cette leçon inaugurale du Collège de France (8 octobre 2014), ne s'adresse pas à moi (à nous ?). Heureusement, j'en ai lu les premières pages par hasard, dans une librairie, et je ne l'ai pas lâché, fasciné de bout en bout.
IL s'agit des fondements biologiques de la culture et des extensions média. Ce que j'en ai retenu : l'encéphalisation n'a cessé d'augmenter depuis des centaines de milliers d'années. Les humains d'aujourd'hui, qui sont parents des grands singes africains, s'en distinguent progressivement par une accumulation de traits adaptatifs touchant à la locomotion, l'alimentation et la reproduction.

Cette évolution biologique a permis la complexification technique et sociale, culturelle donc, grâce à l'externalisation des fonctions cognitives sur des supports matériels extérieurs (stockage mémoriel, langage symbolique, représentations, outils de calculs, etc.). Cette externalisation a libéré le cerveau, le rendant disponible pour d'autres tâches : gestion de réseaux sociaux plus grands, plus complexes (coalitions synchroniques) mais aussi dans la durée, addition diachronique de savoir faire, de techniques pour la créativité, le progrès. Prolongements, aurait dit Marshall McLuhan. Jean-Jacques Hublin renvoie aux travaux de Robin Dunbar déjà évoqués ici, à propos de la socialisation (et du bavardage, du grooming). Au passage, évoquant Charles Darwin, l'auteur souligne combien l'homme est une notion floue, contrairement à ses prétentions et à ses mythologies : "il n'y a pas de fossé entre les hommes et les autres créatures" : l'homme n'est pas le centre du monde ! Et le monde est par conséquent intelligible.

En conclusion, Jean-Jacques Hublin, qui ne manque pas une occasion, et c'est salutaire, de provoquer ses auditeurs, souligne qu'en extériorisant le stockage des savoirs, la mémoire et le calcul, les raisonnements même (intelligence artificielle), l'homme libère ses capacités cognitives (intelligence naturelle) pour d'autres tâches. Ces changements "sont la continuation logique, inexorable, d'une évolution commencée il y a deux millions et demi d'années". Dans cette perspective, il faut réévaluer les lamentations conservatrices courantes concernant les médias, les smartphones, Facebook et Google. Platon déjà se plaignait de l'écriture, tombeau de la culture.

Excellente lecture que cette "leçon", modèle pédagogique de vulgarisation. Mais que lire maintenant pour en savoir et réfléchir plus ? La bibliographie est sans pitié pour le non spécialiste !

lundi 17 juillet 2017

Le cas Nietzsche, philologue


Friedrich Nietzsche, Le cas Homère, Paris, éditions HESS, 2017, 151 p.

La connaissance commune de Nietzsche s'arrête souvent à quelques textes, Ainsi parlait Zarathoustra, La Naissance de la Tragédie, Aurores quand ce n'est pas une pseudo Volonté de puissance. Rarement sont pris en compte les premiers textes, ceux du Professeur Nietzsche, helléniste, sommité ("Wunderkind") de la philologie classique européenne. Lire ces textes premiers, dits philologiques, éclaire les textes ultérieurs, dits philosophiques. En effet, Nietzsche ne cessera de se revendiquer "philologue" ("Wir Philologen", écrira-t-il en 1874). Il se vantera d'être "professeur de la lecture lente" ("Man ist nicht umsonst Philologe gewesen, man ist es vielleicht noch, das will sagen, ein Lehrer des langsamen Lesens", Morgenröte, Vorrede, §5). Il dira détester "ceux qui lisent comme des badauds" ("die lesenden Müßiggänger", "Vom Lesen und schreiben", Also Sprach Zarathustra). Et il n'en manquera pas de ces badauds pour lire Nietzsche !

 Le cas Homère (paraphrase d'un titre de Nietzsche sur Le cas Wagner) réunit deux documents : le texte de deux conférences, "Homère et la philologie classique" (prononcée en mai 1869, à l'Université de Bâle où il est Professeur de langue et littérature grecque) et "Le combat des poètes en Eubée" (prononcée devant la société philologique de Leipzig, en juillet 1867).
Le livre comprend une introduction de Carlotta Santini : "Qui a peur d'Homère ? Pour une apologie du chanteur aveugle" et une postface de Pierre Judet de La Combe : "Futur d'une philologie nietzschéenne". L'introduction et la postface, savantes et claires, sont indispensables aux non spécialistes pour s'y retouver : elles replacent le contexte et les enjeux de l'intervention de Nietzsche dans la question homérique.

La question homérique peut être ramenée à une question-clé : y a-t-il un seul Homère (comme on le dit, à partir d'Aristote, Aristarque) ou bien Homère, tel que nous le connaissons, que nous l'avons appris, n'est-il qu'une construction par des médias successsifs : récitation d'aèdes, collages de rhapsodes, effet de la transmission orale d'avant l'écriture (mémorisation, versification) ; effet des dispositions des auditeurs, du public (attention), du spectacle ? En somme, Nietzsche veut reconstituer "l'histoire de l'idée d'Homère", observe Carlotta Santini. Prendre et traiter Homère comme un concept qui s'est personnifié. L'abondance diverse de textes de l'Iliade et de l'Odyssée pose problème : textes des grammairiens d'Alexandrie, de Pergame, manuscrits byzantins, papyrus égyptiens, etc. Quel est le bon texte ? Cette question n'a pas de sens. Homère, dira Pierre Judet de La Combe, est "à prendre comme un long processus", il n'est pas de texte originaire.
Aujourd'hui, la question homérique semble épuisée (cf. Jean Bollack, "Ulysse chez les philologues" in La Grèce de personne. Les mots sous le mythe, 1997), elle relève désormais des sciences sociales. On en a écarté la question de l'auteur, aporétique, on a dé-philosophé la lecture des œuvres pour les philologiser.
Résumons ce qu'apporte cet ouvrage pour la réflexion sur les médias : la remise en question de la notion d'auteur et de celle de texte. Cette remise en question s'oppose à celles, intuitives, installées depuis des siècles dans les esprits par l'enseignement de la littérature. Cette remise en question se propage vers le droit d'auteur, vers le droit collectif de l'entreprise média au titre de la création de valeur (cf. la notion de marque éditoriale pour le droit voisin des médias et notamment de la presse).

N° du 20 juillet 2017. Actualité...
Bien sûr, la remise en question du texte (originaire, canonique) peut être appliquée à l'œuvre de Nietzsche. Mise à mal par les falsifications antisémites de sa sœur, par les traductions, l'œuvre de Nietzsche est rendue difficile à délimiter par son histoire éditoriale, par l'importante correspondance, par les écrits posthumes ("nachlass") et les écrits de jeunesse (autobiographiques).


Références

Nietzsche mis en dictionnaire
Nietzsche (F), Wir Philologen, 1874
Nietzsche (F),  Der Fall Wagner, 1888
Jean-François Balaudé, Patrick Wotling, "L'art de  bien lire". Nietzsche et la philosophie, VRIN, 2012
Mazzino Montinari, "La volonté de puissance" n'existe pas, L'éclat,1996
Mazzino Montinari, Nietzsche lesen, 1982, Walter de Gruyter

Milman Perry, The Making of Homeric Verse, 1971, Oxford University Press
Gregory Nagy, Homeric Questions, 1996, University of Texas Press
Gregory Nagy, Homer's Text and Language, 2004, University of Illinois Press
Gregory Nagy, Homeric Responses, 2003, University of Texas Press
Gregory Nagy,  Homer the Preclassic, 2010, University of California Press
Alain Ballabriga, Les fictions d'Homère. L'invention mythologique et cosmographique dans l'Odyssée, 1998, PUF

Sur Mediamediorum
Homère, maître d'écoles et ciment culturel
Le texte original n'existe pas. L'écriture et ses technologies
Ecriture et lecture numériques

samedi 8 juillet 2017

Bistrots et cafés : espaces publics populaires ?


Marc Augé, Eloge du bistrot parisien, Paris, 2015, Manuels Payot, 111 p.

Clélia et Eric Zernik, L'attrait des cafés, Paris, 2017, Yellow Now, 111 p.

Le bistrot, à Paris ou en province, est un lieu de socialisation, rencontre, de c'est un espace public aussi. Il ne pouvait que retenir l'attention d'un anthopologue comme Marc Augé, qui s'intéresse au quotidien, aux jardins de Paris, au vélo, au métro et qu'habite, comme Louis Aragon et les surréalistes, "le sentiment du merveilleux quotidien". Mais Marc Augé fut d'abord un "gamin de Paris" avant d'être étudiant à Paris ; son éloge du bistrot de Paris est livre de connaisseur ! Le bistrot de Paris est un terrain qu'il arpente en ethnologue mais aussi en amateur.
Marc Augé est un spécialiste des "non-lieux" ; il y a consacré un ouvrage (Non-Lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, 1992). Le non-lieu est anonyme, impersonnel : gare, aéroport, centre commercial. Martin Heidegger déjà distinguait constructions (Bauten) et habitations (Wohnungen). Le bistrot n'est pas un non-lieu : on y retouve les copains et les copines, on n'y est pas anonyme, au contraire ; on y est vite accepté. Lieu de rencontre pour la belote ou le tarot, l'apéro, le flirt, les discussions pour refaire le monde, l'école, les parents, la révolution, le match... Bistrot réparti en coins. "Les bistrots sont des lieux, au sens plein du terme : la gestion de l'espace y est prioritaire et le temps y est une valeur". Bistrots des premiers rendez-vous, des devoirs bâclés, du billard, du baby foot ("Chez Laurette", Michel Delpech), des cafés noirs. "Le bistrot, c'est un lieu entre les lieux", dit Marc Augé. Annexe de l'école ou du lycée, entre boulot et dodo, entre boulot et métro, entre le domicile familial et les cours. Chacun de nous garde dans sa tête un ou plusieurs bistrots, ses racines choisies, son "lieu naturel".

Que voit un ethnologue dans un bistrot ? Un espace social ? Un espace entre le zinc - percolateur, tireuse à bière - et la salle. Il y voit des emplois du temps, heure de pointe du déjeuner, heures creuses. Il y voit des rites, des rôles. Pourtant, il n'y voit pas l'absence des familles (marché dont s'emparera McDo), des femmes, des jeunes : l'avenir d'aujourd'hui ne semble guère fréquenter le bistrot.
Le bistrot est lieu d'habitués (cf. Joris-Karl Huysmans), d'habitudes et lieu de médias avec la presse des courses et du Tiercé, le Parisien au comptoir, la télévision muette et le bruit de la radio, et maintenant un wi-fi gratuit mais approximatif, qui promet plus qu'il ne tient. Des clients viennent avec leur ordinateur portable. Nathalie Sarraute parlait de la "neutralité bruissante" du bistrot où elle travaillait, indifférente (ou pas ?) aux "brèves de comptoir" que recueillit Jean-Marie Gourio (1980-2015). Le portable y a pris le place de la cabine téléphonique, des écrans débitent de la vidéo... Le bistrot est espace conventionnel avec la tribu des fumeurs maintenant maintenus à la marge, dehors, sur la terrasse, parfois chauffée.
Le cinéma a mis en scène les bistrots (cf.infra), Jean-Paul Sartre aussi dans L'Etre et le Néant ; Marc Augé évoque encore les bistrots de Maigret, ceux de Louis Aragon (Le Paysan de Paris, 1926), d'Ernest Hemingway. Songer encore aux dérives de Guy Debord, de bistrot en bistrot.

Anthropologie légère de notre quotidien, toute d'expériences vécues, car notre anthropologue est chez lui dans les bistrots, de plain pied avec son terrain. Cette anthropologie, comme celle de Claude Lévi-Strauss, est empreinte de nostalgie : Paris sans bistrots, livré par l'urbanisme commercial, à McDo, KFC ou Starbucks, non-lieux publics ? Marc Augé évoque ainsi, comme Baudelaire, une civilisation qui semble disparaître... nos "tristes tropiques".

Clélia et Eric Zernik ont pris un parti d'observation différent, celui du cinéma. Après une belle introduction sur les cafés comme "chez-soi de substitution" et comme "pauvre spectacle", on passe aux représentations cinématographiques du café avec six exemples analysés. Marcel Carné ("Les Tricheurs"), Alfred Hitchcock ("Les Oiseaux"), puis Jean-Luc Godard et le "café-philo", Raymond Depardon ("Paris"), Eric Rohmer ("L'amour l'après-midi") et Jean Eustache avec "La maman et la putain" : autant de films autant de cafés pour y voir plus clair dans les cafés et les bistrots. Le café devenant cinéma, et le cinéma, café, dira Jean-Luc Godard...

N. B.
  • Sur Martin Heidegger et l'habitation, les places et les lieux : "Bauen Wohnen Denken", in Vorträge und Aufsätze, Stuttgart, 1954 (traduction, Essais et conférences, "Bâtir habiter penser", Paris, Gallimard, 1958).
  • Sur les cafés, buffets de gare, etc. voir aussi les textes (années 1880-90) de Joris-Karl Huysmans réunis dans Les Habitués de café, Paris, Edition Sillage, 2015, 61 p., Bibiogr. 6,5 €

dimanche 2 juillet 2017

Baudelaire, poète de nos disruptions


Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire, 2015, Paris, Equateurs France Inter parallèles, 72 p. 13 €

André Guyaux, Le Paris de Baudelaire, Paris, 2017, Editions Alexandrines, 110 p., Index.

Antoine Compagnon,  Professeur de littérature au Collège de France, avait déjà proposé "un été avec Montaigne". Ce fut un succès inattendu. Il a récidivé avec Charles Baudelaire en 2015.
Travail de vulgarisation. Sans doute : rares ceux qui veulent lire un gros volume sur Charles Baudelaire. En revanche, tout le monde peut reprendre un peu de Baudelaire, oublié peut-être depuis la préparation du baccalauréat de français à la fin de la classe de Première. Et ce n'est pas si saugrenu. Antoine Compagnon parvient à nous donner envie de re/lire Baudelaire : pour cela, il puise dans Les Fleurs du Mal, bien sûr, mais à bien d'autres sources aussi, la correspondance, les articles publiés dans la presse, les critiques, les poèmes en prose, etc.

L'ouvrage se compose de 34 chapitres courts, quelques pages chacun, la ration quotidienne. Parfaite posologie. Quel est l'objectif de ce petit livre qui suit l'émission de radio de l'été 2014, que l'on peut encore écouter (ici) ? Inviter à fréquenter Baudelaire, à parcourir ses textes, "à sauts et à gambades", selon l'expression de Montaigne, pour le plaisir et pour réfléchir et le lire.

L'approche de l'auteur donne à penser un Baudelaire aux prises avec le changement de paradigme culturel : l'urbanisme, les styles de vie, l'éclairage, la photographie. Tout d'abord, on y perçoit que Baudelaire vit -mal - le début de la disruption de la société traditionnelle française, rurale, agricole, monarchiste. Le voici entrant dans une société industrielle, urbaine, qu'installent les grands travaux haussmanniens à Paris, avec ses "rues assourdissantes" qui hurlent, la foule qui s'y presse (cf. Edgar Allan Poe). "Baudelaire n'aimait pas son époque", résume Antoine Compagnon. En effet, Baudelaire refuse "la croyance naïve dans le progrès", ce "fanal obscur", "cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne" : nouvelles techniques, éclairage au gaz, électricité, machines à vapeur, photographie, suffrage universel (la vérité dans le nombre), colonialisme, militarisme n'annoncent rien de bon et ne constituent certainement pas toujours un progrès. Le peuple n'a-t-il pas élu Napoléon III ! Charles Baudelaire se plaint de la presse certes mais pas de toute presse : "Les journaux à grand format me rendent la vie insupportable" mais, contre la presse de masse qui se développe, il loue "l'utilité du petit journal", celui qui harcèle.
Hors-Série du 29 Juin 2017, 8,5€
Mais, Charles Baudelaire est aussi un classique, qui écrit comme Racine selon le mot de Marcel Proust en 1921, un dandy qui dénonce "le spécialiste", lui préférant l'humaniste, "l'homme de Loisir et d'Education générale". Baudelaire, inclassable, paradoxal, ne cesse d'étonner. Il revendiquait "le droit de se contredire" : il en a usé ! Critique de la presse, il est journaliste à ses heures ; critique de Paris, il s'en éloigne rarement, et il en va ainsi pour lui de la photographie, de Victor Hugo... Homme de son temps, homme de notre temps ; de la révolution industrielle à la révolution numérique, il demeure une fertile fréquentation pour lire les changements. Poète de la disruption, ce qui le rend si proche de nous, qui sommes aux prises, à notre tour, avec une insaisissable disruption. Là où Baudelaire désespère de la modernité, Guillaume Appolinaire et les surréalistes s'en émerveilleront.

Antoine Compagnon a donc gagné son pari. Nous relirons Baudelaire en nous demandant, comme il le fit en son temps, quel sont aujourd'hui les "fanaux obscurs" qui aveuglent et "jettent des ténèbres" sur nos vies, sur notre monde. Notre représentation du progrès encore : numérisation, écrans, portable, réseaux sociaux, robots ? L'intelligence artificielle est-elle le progrès partout célébré ? A quelles conditions ? Quelles croyances nous font avaler le numérique tout rond, ses pompes et ses ouvrages, sans mâcher, sans ruminer ?

"Un été avec ..." devient un genre littéraire hybride, articulant l'oral de l'émission de radio et l'écrit d'un petit livre de synthèse, comme une brève anthologie. Un été avec Machiavel (Patrick Boucheron), avec Victor Hugo, avec Proust... avec Pavese un jour peut-être !
Allons ! Posons notre smartphone, et prenons notre été en main, avec Charles Baudelaire et Antoine Compagnon (cf. aussi son texte dans le Hors-Série du Monde "Baudelaire. Moderne et anti-moderne").

Le Paris de Baudelaire est consacré à la relation complexe de Baudelaire à la ville capitale ("Je t'aime ô capitale infâme"). Gros plan du "rôdeur parisien" visitant l'Exposition Universelle de 1855 où, sur les quais, l'on peut saisir le triomphe de la révolution industrielle, bateaux à vapeur et locomotives. Le Palais de l'industrie vient d'être construit avec sa galerie des machines. Charles Baudelaire dénoncera dans l'idée de progrès une "invention du philosophisme actuel" et même, lui, l'ami de Nadar, "l'industrie photographique".
André Guyaux montre le rôle de la peinture : Baudelaire perçoit Paris à travers le prisme des "Eaux-fortes sur Paris" de Charles Meryon et des dessins de Constantin Guys, "le peintre de la vie moderne". Des voyants, des phares comme Delacroix, Manet, Courbet.

Comme Un été avec BaudelaireLe Paris de Baudelaire apporte un peu de relativisme à la célébration présente de la modernité numérique et à ses manifestions triomphales et intéressées ("badauderie parisienne", aurait pu dire Baudelaire). La modernité n'est pas une idée neuve.

mardi 20 juin 2017

Lexicologie élémentaire : ce qu'elle apporte à la lecture et à l'écriture



Ben Blatt, Nabokov's Favorite Word Is Mauve. What the numbers reveal about the classics, bestsellers, and our own writing, New York, Simon & Schuster, 2017, 272 p. , $25.

Cet ouvrage est consacré aux résultats d'analyses lexicales d'œuvres littéraires : le corpus étudié compte 1500 ouvrages sans compter ceux qui sont publiés uniquement sur le web (romans de fanfiction et literotica). Les titres et auteurs sont cités en note de fin d'ouvrage.
Ben Blatt est journaliste, il écrit notamment pour Slate. La méthodologie qu'il mobilise dans cet ouvrage est de strict comptage statistique : compter et caractériser les mots (fréquence, statut grammatical). Pour cela, l'auteur recourt au Natural Language Toolkit (NLTK), une bibliothèque de programmes en PYTHON qui permet de réaliser différentes opérations courantes : classification, parsing, stemming, tagging, tokenisation... Pour certaines analyses, l'auteur a également effectué des opérations manuelles (mesurer la hauteur des titres sur les couvertures, la surface occupée par le nom de l'auteur sur les couvertures, par exemple).

Comme toute analyse utilisant des data élémentaires, ce travail fait voir de l'invisible dans le texte, manifeste ce que ne voit pas et ne peut voir le lecteur. Le texte, ainsi que l'énonce l'étymologie du mot, est un tissage (latin texere, tisser, ourdir) et c'est ce tissage que défait l'analyse.
Un long développement est consacré aux adverbes : les lauréats (livres ayant obtenu un prix, best sellers) mobilisent moins d'adverbes que les livres d'auteurs moins distingués et encore beaucoup moins que les textes d'amateurs (comme fanfiction.net). Il y a beaucoup moins d'adverbes formés avec le suffixe ly ajoutés à un adjectif dans les romans d'Ernest Hemingway que dans ceux de J.K. Rowlings (Harry Potter). De telles analyses peuvent êtres utiles pour l'enseignement de la littérature, la compréhension du style. Ernest Hemingway réclamait un style sobre, dépouillé, concis ; selon lui, les lois de la prose sont immuables (immutable), comme celles des mathématiques ou de la physique. Il n'est dépassée pour la concision que par Toni Morrison (76 adverbes pour 10 000 mots contre 80 chez Ernest Hemingway, mais 140 chez J.K. Rowling, cf. tableau infra) : "I never says -she says sofly. If it's not already soft, you know, I have to leave a lot of space around it so a reader can hear that it's soft" explique Toni Morrison.

L'ouvrage se poursuit en analysant la fréquence des marqueurs masculins et féminins selon que les auteurs sont des femmes ou des hommes, ce chapitre est beaucoup moins convaincant. La fréquence d'utilisation des points d'exclamation, faible chez Ernest Hemingway (59/100 000 mots, élevée chez James Joyce 1105/100 000mots, 2102 pour Finneganswake)... Et ainsi de suite avec la fréquence des répétitions et des clichés, l'étude les premières phrases d'un livre (incipit), la mention de la météo dans cette première phrase... Difficile de comparer The State of the Union prononcé devant le Congrès en 1769 avec le même discours diffusé à toute la nation par les médias (radio et télévision) maintenant : en conclure de l'affaiblissement culturel de la population américaine est un peu simplificateur.

Lire autrement, écrire autrement surtout?  En comptant. Questions qui dérivent de ce travail. Des logiciels d'aide à l'écriture (productivité) et peut-être à la lectures ont à imaginer.

Ouvrage passionnant : toutefois, on voudrait en savoir davantage, dépasser le stade des curiosités et de l'intelligence naturelle.
Hélas, nous sommes en présence d'une sorte d'inventaire d'objets langagiers séparés, isolés. Nulle relation n'est dégagée entre les mots (corrélations, co-occurrences, etc.). Pour cela, il faudrait aller plus loin, mobiliser des clusters et le machine learning... et l'intelligence artificielle.

o.c. p. 13

mercredi 7 juin 2017

Le roman du papier : technologie et culture


Mark Kurlanski, Paper. Paging Through History, 2017, W.W Norton & Company, New York, 416 p., $14,66 (ebook), Bibliogr., Index, timeline

Voici le roman mondial du papier. Agréable à lire, jamais pédant, semé d'anecdotes surprenantes et édifiantes. En suivant cette longue histoire, de l'Egypte aux Phéniciens, de la Chine à l'Andalousie, des Mayas (Mésoamérique) aux Aztèques (Mexique), de l'Inquisition à l'Encyclopédie, de la Nouvelle Espagne à la Nouvelle Angleterre...

L'histoire du papier recoupe celle de la presse, celle du livre d'abord. Sa place est centrale dans la transmission culturelle, dans l'administration (documentation comptable, commerciale, etc.). Paper est d'abord une histoire générale des technologies du papier, celle de ses acteurs économiques et sociaux (métiers) : c'est aussi celle de ses supports concurrents (bois, terre cuite, os, peau, écorce, etc.), en attendant la concurrence des supports numériques). Mark Kurlanski aborde aussi l'histoire de l'art et, bien sûr, l'histoire politique tant une histoire du papier est inséparable des libertés et de la censure. Il fait bien percevoir le rôle essentiel joué par les imprimeurs dans l'histoire culturelle (cf. par exemple, Aldus Manutius).

La dimension technologique est bienvenue car, si l'on connaît bien l'histoire de l'imprimerie ("grandes inventions", etc.), on connaît mal celle du papier. Or l'histoire de ces deux industries s'avère difficile à distinguer. On regrettera l'absence dans le livre de présentations systématiques (tableaux) de la succesion des changements technologiques respectifs. L'auteur se disperse par trop, mais cela constitue le charme de l'ouvrage...
Paper souligne la place étonnante des chiffons (rags) dans la première économie du papier (collecte et tri) avant que l'on ne sache utiliser le bois. De riches développements sont consacrés au rôle des moulins à eau et à vent, indispensables ; à ne pas séparer des conditions de santé et de la souffrance effroyables des personnes travaillant à la fabrication du papier.
Quant à la question des encres, elle est survolée, comme celle des outils d'écriture (pinceaux, crayons, plumes, stylos).

Mais le papier, ce n'est pas que livres et journaux et magazines ; l'ouvrage traite également du papier pour l'art (lithographies, tableaux, gravures diverses), du papier pour la monnaie, pour les emballages, les cartes géographiques. En revanche, les affiches, politiques, publicitaires, sont à peine abordées. Mark Kurlanski évoque aussi des usages moins évidents du papier, allant des bombes transportées par des ballons en papier (utilisées par les Japonais contre les Etats-Unis) aux robes en papier, aux origami... La question écologique n'est pas omise (les forêts menacées, la pollution de l'eau par les usines de pâte à papier, etc.). Sans compter l'arrivée du clavier (Remington, fabricant d'armes) qui sera utilisé par les linotypes ou encore la mise au point de l'offset (1904, Hyppolite Marinoni).

Dans cette longue frise, on note l'effet dramatique des diverses rivalités religieuses entraînant, au terme de guerres et d'assassinats, des destructions culturelles irréparables : le besoin de brûler des livres est accablant, d'autant qu'il recoupe celui de brûler des gens, comme Heinrich Heine l'avait prédit.
Bien des points évoqués par Paper mériteraient d'être approfondis, de nombreuses approximations demanderaient d'être rectifiées : l'auteur est journaliste, pas historien, amateur de longues fresques (il a déjà écrit des livres sur le sel, la morue, les huitres, l'année 1968... L'intérêt de Paper se situe dans l'ampleur du sujet et de la période parcourue ; il y a un effet d'inventaire, parfois décousu qui est fécond, même si cela est frustrant. Si l'on veut entrer dans les détails, il faut nécessairement se reporter aux travaux d'historiens spécialisés : Paper est un ouvrage d'histoire générale, une parfaite sensibilisation.
Dans le "prologue" du livre, Mark Kurlanski dénonce d'emblée le biais technologiste ("the technological fallacy"), inversant le rapport technologie / société : selon lui, c'est la société qui est à l'origine du changement technologique et non la technologie qui est à l'origine du changement social. Il y a là matière à débats complexes, surtout lorsqu'il s'agit des médias (cf. Marshall McLuhan, Harold Innis). L'argumentation de l'auteur n'est pas convaincante mais elle invite à penser. Toutefois, il y manque des études de cas, pour nourrir une démonstration.

lundi 22 mai 2017

The Circle, roman, film : une société numérique très romancée


Dave Eggers, The Circle, a novel, Alfred A. Knopf McSweenney's Books, 2013, San Francisco, 497 p., ebook, $7,13
Le Cercle, traduit en français et publié par Gallimard, 576 p., juin 2017 (Folio), 8,2 €

Le roman met en scène une jeune femme qui obtient par piston un emploi dans une superbe entreprise numérique rêvée, The Circle. Roman de science politique fiction.

L'univers décrit, plus qu'imaginé, emprunte à Facebook, à Google et Apple réunis. Le réseau The Circle transcende tous les réseaux, en intègre toutes les fonctionnalités et particulièrement celle de réseau social qui constitue le cœur de l'intrigue. Méta-réseau. Utopie proclamée : rendre le monde meilleur en en connectant en permanence tous ses individus, à tous ses objets. Le rendre commode aussi grâce à l'effet de réseau. Cet effet culmine dans une utopie politique dont l'idée est ancienne : l'agora athénienne et son théâtre (devenue "town hall"), la République de Platon, l'Utopia de Thomas More, la démocratie directe à la Rousseau, voter à tout moment, à propos de tout, mettre l'abstention hors la loi (mais comment déciderait-on, démocratiquement, d'un mode de scrutin ?). Utopie nostalgique d'un suffrage universel, jamais loin de la tentation totalitaire : car qui dirige The Circle ? L'espace public démocratique y est orchestré par le fondateur du réseau social, qui n'est pas élu. "On ne peut imaginer que le peuple reste incessament assemblé pour vaquer aux affaires publiques", notait déjà Jean-Jacques Rousseau (Du contrat social, III, 4).
The Circle, réseau total, met en chantier la consolidation numérique de toutes les données personnelles, leur synchronisation généralisée, la collecte constante de data aussi bien sociales que médicales. Collecte centralisée (cloud), qui les rend immédiatement et partout disponibles, mobilisables, totalisables.

Phalanstère aussi, car il y du Charles Fourier dans l'utopie des "Circlers". Apologie de la transparence totale qui permet à toute vie privée de devenir publique ("privacy is theft", "All that happens must be known"). L'architecture dit et répète cette transparence, tout mur de verre étant aussi un écran où défilent des messages, des photos... panopticon absolu où chacun peut observer tout le monde, connaître le passé de chacun. Pas de secret ("secrets are lies", les secrets sont des mensonges). A terme, chacun portera sur soi à tout moment une caméra ("to go clear"), les e-mails seront publics, toute communication étant partagée par tout le monde ; il y aura des capteurs partout, pour tout, y compris certains que l'on avale ("Yeah, everything's on sensors") pour révéler l'état de santé mais aussi les émotions, la fatigue, la tristesse... L'Internet des choses est systématisé. Rien n'est perdu, rien n'est oublié, rien n'est effacé, tout est émietté, réagrégeable à volonté. Univers dans lequel il faut tout partager (sharing is caring), où il faut participer sans cesse, en toute hâte (l'isolement est un péché) sans même que les visages ne se rencontrent. Aucun droit à l'oubli. Impératif catégorique ultime : "Get social with us", comme l'intime une appli médicale de Withings/Nokia.

Affiche du film dans une salle REGAL
Mai 2017 (photo fjm)
Certains autour de nous semblent déjà vivre partiellement dans un tel monde : partageant leur emploi du temps, leurs activités et leurs émotions sur des réseaux sociaux, des messageries, partageant leurs photos, leurs opinions, leurs votes, leurs vidéo, leurs goûts et dégoûts. "Community first" "Thanks for Sharing !". La vie quotidienne des Circlers, travail et loisirs, est ainsi quantifiée, ordonnée, classée, hiérarchisée. Benchmarking incessant et "pression statistique". Wearables (bracelets, colliers), "quantified self" (questionnaires à tout propos). Hyperactivité, Fear of Missing Out (FOMO). A lire avec en tête l'éclairage contraire de l'abbaye de Thélème (François Rabelais, Gargantua, Chapitre LVII) et l'idée de volonté (générale, divine ou simple caprice). La réflexion pratique de The Circle et des Circlers aboutit à la remise en question de la critique de la communication politique et des élections, à l'exigence d'une transparence complète de la vie politique et de la démocratie, à l'interdiction de l'abstention...
Les événements récents, illustrés par les taux d'abstention, les fake news et les errances du programmatique, en confirment les attentes et les risques. Réminiscences de 1984 (Georges Orwell). En fait, le début du roman n'exagère guère, ce n'est déjà plus de la fiction ; parfois, le roman semble même en retard sur le présent. En tout cas, les problèmes posés, dont celui de la propension naturelle d'un réseau social au monopole, sont indéniables...

Le roman a été porté à l'écran par James Ponsold ; le film, sorti dans les salles aux Etats-Unis en avril 2017, est servi par Emma Watson, dans le rôle de l'héroïne, et Tom Hanks dans celui du fondateur. Le film calque plus ou moins le roman. Mais une fiction peut-elle rendre compte des réseaux sociaux, de leur rôle social et culturel, politique sans tomber dans les clichés et les simplifications outrancières (cf. The Social Network, 2010) ? Quels sont les chemins de la liberté numérique ? Quelle morale pour une société numérisée, société sans visages (revenir à Emmanuel Lévinas) ?

L'actualité de ce thème est certaine : le partage des photos avec telle ou telle de nos relations, le partage de toute activité, des déplacements, des calendriers sont déjà proposés par Facebook et Google. Chaque appli croit bon de proposer le partage... Nielsen travaille à une mesure portable des audiences radio et TV (wearable PPM)... La vie privée est-elle compatible avec le numérique, et-elle soluble dans la société numérique ?
L'ambition totalisante (et non totalitaire) s'exprime ainsi dans le discours du P-DG de Google, Sundar Pichai, lors de la conférence annuelle des développeurs en mai 2017, Google I/0 : “We are focused on our core mission of organising the world’s information for everyone and approach this by applying deep computer science and technical insights to solve problems at scale”. Ambition a priori différente de celle des réseaux sociaux et des messageries : s'il s'agit d'organiser l'information et non les personnes...

dimanche 30 avril 2017

Vialatte, écrits de journaliste


Alexandre Vialatte, Résumons-nous, Paris, Editions Robert Laffont, 1326 p. Préface de Pierre Jourde, 2017, 32 €

Contrairement à ce que laisse augurer le titre, il est presque impossible de résumer l'œuvre journalistique d'Alexandre Vialatte. A côté de ses romans et surtout de ses traductions de l'allemand (Franz Kafka notamment, en commençant par Le Chateau, Niezschze, etc.), Alexandre Vialatte a, sa vie durant, multiplié les collaborations dans la presse, notamment dans La Montagne (1952-1971), le quotidien régional de Clermont-Ferrand (près de 900 chroniques publiées en deux tomes dans Rubriques de La Montagne, chez Laffont en 2000) ; il collaborera aussi à Télé 7Jours, à la Revue du tiercé, Réalités, Elle, Arts Ménagers, au Courrier des Messageries maritimes, aux Nouvelles Littéraires, à la N.R.F., au Spectacle du Monde, aux Lettres françaises, au Crapouillot... étrange mélange de populaire et de littéraire, qui à lui seul dit tout le personnage attachant d'Alexandre Vialatte.

Résumons-nous est un très gros volume qui réunit des articles parus dans toutes sortes de revues, journaux et magazines. Les articles sont répartis en cinq grandes parties suivant l'ordre chronologique. Chacune est située en quelques pages.
  • D'abord, l'époque allemande, Mayence puis Berlin (1922-1949) : des articles écrits pour La Revue rhénane suivis de "cartes postales". Ecœuré, Alexandre Vialatte observe et énonce la montée du nazisme, en vain : on ne le croit pas ... en 1945, militaire, il assistera, sidéré, au procès des gestionnaires national-socialistes du camp de concentration de Bergen-Belsen. Tous ces textes sont regroupés sous le titre Bananes de Königsberg.
  •  Puis vient une partie intitulée "Journalismes", recueil d'articles parus dans Le Petit Dauphinois (1932-1944). Comme pour les chroniques de la Montagne, c'est la presse du quotidien réfléchi. Moments choisis d'histoire sociale, sculpture de l'éphémère, ironie et poésie. 
  • Vient ensuite "l'Almanach des quatre saisons" rédigé pour Marie-Claire (1960-1966), texte imitant les almanachs populaires de la France rurale, truffés de saillies surréalistes et de conseils fantaisistes. 
  • La partie intitulée "Lanterne magique" reprend des chroniques cinématographiques (1950) parues dans l'hebdomadaire familial Bel Amour du Foyer. 
  • Enfin, viennent, sous la rubrique "Promenade littéraire", des articles parus dans Le Spectacle du Monde (1962-1971), magazine mensuel.
Difficile de décrire le style d'Alexandre Vialatte, style fait d'humour, de mélancolie et de critique, de modernité et de tradition. Drôle et désopilant. En fait, ce que l'on retient de cette immense œuvre journalistique, c'est la féroce et désepérante actualité, sans concession, de la plupart de ses longs posts.

Le journalisme populaire est un genre littéraire à part entière, qui reste à caractériser notamment la chronique. On pense à Henri Calet, par exemple, dans un genre proche : Combat, Le Parisien Libéré, Elle, chroniques radiophoniques...
Belle préface, tendre et néanmoins iconoclaste, de Pierre Jourde. Ouvrage à parcourir, à picorer, pour le plaisir, l'inspiration... La presse, décidément, est de son temps et de tout temps. Quand elle est servie par un tel talent.

dimanche 23 avril 2017

Nietzsche mis en dictionnaire


Dictionnaire Nietzsche, sous la direction de Dorian Astor,
Editions Robert Laffont, collection Bouquins, 989 p, repères chronologiques, bibliographiques, 32 €.

Que peut un dictionnaire pour la connaissance de la philosophie ? Peut-on sans risque passer une philosophie à la moulinette d'un dictionnaire ?

Changer de mode de présentation, de porte d'entrée dans les pensées rédigées par Nietzsche. En multipliant les auteurs, en diversifiant les styles, en juxtaposant les approches, le dictionnaire, invite à lire autrement, à se dégager des manuels et des cours linéarisants, des interprétations canoniques - et il n'en manque pas dans le cas de Nietzsche. Tant de commentateurs se sont fait leur Nietzsche, sans respect, parfois aux dépens mêmes de l'œuvre de Nietzsche. Le dictionnaire ne force pas la cohérence, laisse intactes les contradictions, introduit des anecdotes, des paysages, des personnages révélateurs dans les textes. Met fin sans discussion à l'image d'un philosophe antisémite, précurseur du nazisme, lui qui se vantait d'avoir "supprimé Wilhelm Bismark et tous les antimsémites" de la culture allemande.

Les entrées sont parfaitement choisies, mises à part quelques concessions sans intérêt à l'actualité française. Plus de 500 entrées (avec parfois leur nom d'origine, en allemand). Bien sûr, des entrées classiques correspondant aux œuvres et aux concepts essentiels. Mais surtout de nombreuses entrées qui éclairent des aspects moins connus de Nietzsche.
Citons, à titre d'illustration : Emerson, Heine, Hitler, amor fati, Charles Andler (le biographe), Hölderlin, antisémitisme, bibliothèque de Nietzsche, Paul Bourget, Carmen, Ernst Jünger, Climat, Gabriele D'Annunzio, Pforta, Franz Overbeck, philologue, Pindare, Révolution française, Friedrich Wilhelm Ritschl, Karl Schlechta, Spinoza, Stendhal, Taine, traduction, Turin, journalisme, Voltaire, Enno Von Wilamowitz-Möllendorf, Histoire éditoriale de l'œuvre de Nietzsche, Heidegger, etc. Autant d'éclairages inattendus, aux croisements et proximités fertiles. La valeur du dictionnaire est largement supérieure à celle de ses entrées.


Signalons encore :

  • Dans le même genre, le très classique dictionnaire Kant de Rudolph Eisler, Kant Lexikon (Nachschlaggewerk zu Kants sämtlichen Schriften, Briefen und hanschriftlichen Nachlass), Berlin, repris de l'édition Weidmann de 1930,  642 p.
  • L'édition online des œuvres complètes de Friedrich Nietzsche, gratuite, qui apporte aux lecteurs germanophones un outil de référence complet.

mardi 18 avril 2017

L'espace public, notion clé de l'histoire sociale des médias


Estelle Ferrarese, Ethique et politique de l'espace public. Jürgen Habermas et la discussion, Paris, éditions VRIN, 2015, 220 p. 19€ (pas d'index, hélas !)

La notion d'espace public est souvent mobilisée dans les travaux sur la communication et les médias, qu'il s'agisse de politique, de culture ou d'éducation. Pourtant cette notion reste confuse : cet ouvrage se propose de l'élucider et d'en faire valoir la place dans l'analyse des médias et dans l'œuvre de Jürgen Habermas, son promoteur.
L'auteur est Professeur des Universités à Strasbourg et chercheuse au Centre Marc Bloch à Berlin (Centre franco-allemand de recherches en sciences sociales).

D'abord les mots.
Espace public traduit le terme allemand Öffentlichkeit qui désigne le fait d'être public, substantif de l'adjectif public, öffentlich ("öffentlich machen" signifie rendre public), a pour équivalent publicité, substantif français de public peu fréquent dans ce sens,  la publicité comme élément du marketing ayant pris toute la place. L'ouvrage de référence est celui de Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit, publié en 1962, que l'éditeur a rendu en français par "L'espace public" (la traduction de l'édition américaine est plus près de l'allemand : "The Structural Tranformation of the Public Sphere", MIT Press, 1989). Traduit mot à mot, le titre de l'ouvrage de Jürgen Habermas serait, selon nous : "transformation structurelle de la publicité", entendue comme ce qui est public, ou, mieux, "de la sphère publique" (le traducteur, Marc B. de Launay, utilise cette terminologie dès la traduction de l'introduction). En français, la notion d'espace public est ambigüe et peut  conduire à des contre-sens. L'auteur critique d'ailleurs ce "paradigme spacial" dès la premier chapitre. Le sous-titre du livre de Jürgen Habermas est "recherches sur une catégorie de la société bourgeoise (Untersuchugen zu einer Kategorie der bürgerlichen Gesellschaft).

L'évolution de la notion
Espace public = opinion publique = idéal délibératif. D'embléeEstelle Ferrarese, établit cette équivalence éclairante avant de se livrer à une enquête fouillée dans l'œuvre de Jürgen Habermas afin d'y déceler les "matrices de l'imaginaire politique" auquel cette notion a donné naissance. Elle commence par l'histoire du concept d'espace public, histoire solidaire de l'essor de l'imprimerie, des livres et de la presse. "Rendre public siginifie alors contraindre à justifier". Les médias, dans leur ensemble, réalisent la place publique et  animent le débat (d'où l'inquiétude que fait naître le développement actuel de "fake news" qui faussent le débat public, électoral et politique).
La notion d'espace public comme espace de délibération est issue de la philosophie des Lumières, elle est le "principe de l'Aufklärung politique", or les Lumières ont débouché sur l'horreur nazie et le colonialisme. Avenirs des illusions de la raison ? "Effacement de la culture" ?
A l'origine de cette sinistre évolution faut-il voir la marchandisation de la culture et de l'information ainsi que le suggère Habermas ("die Nachrichten selber werden zu Waren"). "Dégénérescence en mass-médias" qui appauvrissent la discussion publique et la stérilisent ? Ensuite, les idées d'Habermas évoluent vers une prise en compte des espaces publics pluriels, enchevêrés, formant réseaux et tissus, sans centre, les multitudes de l'ère numérique ?
Estelle Ferrarese démonte minutieusement les évolutions de la philosophie de Jürgen Habermas, notamment de sa philosophie politique. Quelle est la place de l'Etat, du droit ? Quelle est la relation entre sphère publique et sphère privée (de quel type d'espace public - virtuel - relèvent les réseaux sociaux et la mobilité, Snapchat, Facebook ou Twitter ?). Au cours de son enquête, Estelle Ferrarese croise Hannah Arendt, Jean-Jacques Rousseau, Adorno, Kant...
Ouvrage très utile à la réflexion média. Qu'il soit parfois un peu ésotérique ne devrait pas décourager les lecteurs : c'est le prix à payer pour des idées et un travail qui peuvent permettre de comprendre notre univers médiatique et ses évolutions, depuis les "nouvelles à la main" jusqu'à Google.

N.B. La notion d'espace public sur MediaMediorum

Naissance d'une presse européenne d'information politique

Espace public et communication populaires au XVIIIe siècle

Espace public et publicité au Moyen-Age. Débats

Théâtre et politique à Athènes


dimanche 9 avril 2017

La presse à l'intersection de deux mondes ?


Anne-Marie Couderc, Le meilleur des deux mondes. Virtuel et physique au service de la proximité, Débats Publics,  185p., 18 €

L'ouvrage se compose de trois grandes parties. La première consiste en une réflexion générale sur les changements sociaux imposés par les technologies et l'économie numériques.
La seconde concerne la proximité dans la vie sociale : le postulat et la conclusion disent que la révolution numérique "n'épuise pas le besoin de proximité". Le point de vente presse correspond et répond à ce besoin, comme le bistrot, la boulangerie et le bureau de poste si on ne l'a pas réduit pas à une juxtaposition de distributeurs incompréhensibles. La distribution de la presse est affaire de proximité.

La troisème partie, la plus courte mais aussi la plus neuve, qui nous intéresse davantage, concerne les marchands de presse. Qui pense à eux quand on parle de médias ? D'autant que là est le domaine de prédilection de l'auteur : Anne-Marie Couderc préside Presstalis, première entreprise de distribution de la presse en France et dont le mot clef est proximité ("la proximité va plus loin"). Son idée directrice est énoncée clairement dès l'ouverture de ce chapitre (p. 121) : il appartient aux éditeurs "de ne passer laisser piller leur contenu au bénéfice d'acteurs étrangers à leur écosystème (réseaux sociaux, acteurs de la téléphonie, diffuseurs de contenus numériques. Dit autrement : le défi est de tirer parti de ce qu'offre le numérique sans devenir l'otage de tiers qui, sous couvert de fidéliser des consommateurs ou de leur permettre de découvrir des titres de presse, se refusent à valoriser à son juste prix le travail des journalistes et de l'éditeur". Voilà pour les réseaux sociaux, les opérateurs de télécom...
Le décor ou plutôt, le champ de bataille, est en place. L'auteur expose le cadre constitutionnel et législatif de la liberté de la presse en France, de la Déclaration des droits de l'Homme à la loi Bichet (1947) et l'organisation complexe qui y contribue (messageries, dépositaires, diffuseurs, logistique, MLP, Presstalis).

L'ouvrage évoque ensuite la nécessaire modernisation des points de vente presse et de leur modèle économique, modernisation qui passe par une complémentarité à mettre en œuvre entre distribution numérique (web) et distribution physique (papier) ; cette dernière garde des atouts : elle est politiquement incontrôlable (que l'on se souvienne de la presse clandestine de la Résistance française) alors que la première est vulnérable, aisée à surveiller voire à tromper comme le montre l'actuel problème des fausses informations (fake news).
Or les marchands de presse n'ont pas les moyens d'effectuer les investissements nécessaires. Il faut pourtant, dit l'auteur, réimaginer le point de vente presse en tenant compte de la culture numérique et, pour l'instant, l'on ne voit guère poindre de solution convaincante : l'auteur mentionne l'effort commercial qui devrait y être effectué ("aujourd'hui, la presse ne se vend plus, elle s'achète") et souligne à quel point le marchand de journaux "préserve la richesse du contact physique, de la relation humaine", ajoutons : de l'intelligence naturelle et, surtout, de l'espace public. La presse contribue en effet à l'animation d'un quartier, d'un territoire (cfdéménagement d'un territoire média). N'oublions pas que souvent le point de vente presse dispose aussi d'une vitrine, véritable fenêtre dans la ville, rarement optimisée.

Bien sûr, il y a l'appli Zeens pour trouver le point de vente proche qui distribue le titre que l'on recherche. Certes, il faut diversifier les produits vendus pour accroître le trafic, sans toutefois noyer la presse dans un fouillis hétéroclite de colifichets pour touristes, de friandises, de gadgets... La presse a sans doute plus d'affinité avec la librairie ou la Poste qu'avec le PMU. L'inventaire des solutions envisagées par l'auteur dans ses dernières pages n'est pas convaincant même s'il pourrait déboucher sur une belle formule : l'algorithme plus le sourire. 
L'ouvrage d'Anne-Marie Couderc plaide pour l'harmonie des deux mondes de la presse, réel et virtuel ; il rappelle combien le point de vente presse est primordial pour que cette relation soit harmonieuse : mission accomplie.

lundi 27 mars 2017

Transparence totalitaire : fictions et réalités




Evgueni Zamiatine, Nous, 2017, Actes Sud, 233 p.

Ville de verre aux murs transparents. Ville géométrique, tentaculaire ou aucune vie n'est privée. Ville arithmétique habitée par des Numéros, dirigée par un dictateur bienveillant (le Bienfaiteur)... Utopie, lieu où tout est bien, où tout va bien dans un monde parfait. Nous sommes en l'an futur tel que l'imagine un roman de science fiction soviétique au temps de la Révolution bolchévique (1920). L'auteur est ingénieur. Nous roman est l'histoire de D-503, le héros, un mathématicien quelque peu romantique. C'est son auto-biographie.
Le monde futur est une perfection mathématique;  rien ny 'est laissé au hasard, ni les rencontres, ni l'amour, ni la reproduction, ni les déplacements, ni la mode (chacun reçoit régulièrement une tenue). Standardisation de la personnalisation ! Bien sûr, dans ce monde parfait quelque chose se dérègle : D-503 tombe amoureux de la belle I-330.

L'ouvrage raconte cette aventure, un moment d'exaltation, de dérèglement, de bonheur sans calcul. Le lecteur retrouve les préoccupations de 1984 et la dénonciation des univers poltiques totalitaires, de la collaboration de tous avec ses chefs et petits chefs. Cela ressemble au monde nazi, à l'Allemagne de l'Est (DDR)... A la fin, quand tout revient dans l'ordre totalitaire, le héros sourit : "le sourire est l'état normal d'un homme normal". Tout va bien. L'âme est une maladie dans l'univers concentrationnaire.
Mais pourquoi les mathématiques sont-elles enrôlées pour décrire ce monde ? Curieuse métaphore sociale, comme si la rigueur, la démonstration, la logique composaient un monde dangereux, connotaient a priori la terreur alors que ce qui caractérise la pensée totalitaire, c'est l'arbitraire, l'imposition, la croyance, pas la démonstration. Dans Nous, les nombres imaginaires ont mauvaise réputation !

Voilà comment un ingénieur soviétique des années 1920 se représentait les enfers à venir, à confronter avec l'inimaginable "archipel du goulag" (Alexandre Soljénitsine), ou l'enfer de Vasily Grossman (Treblinka) : la réalité est pire que la fiction, qui manque d'imagination.

mardi 21 mars 2017

Cloclo : la chanson populaire au temps du 45 tours, une forme moyenne



Philippe Chevallier, La chanson exactement. L'art difficile de Claude François, Paris, 2017, PUF, 286 p., Index, Bibiogr., 19 €.

Diplômé de philosophie qui a publié sur Michel Foucault et Søren Kierkegaard, Philippe Chevallier avait tout pour mépriser sans examen les chansons et le personnage de Claude François. Pourtant, par défi personnel, il a voulu comprendre la fascination populaire qu'exerçait le chanteur, et, les deux étant liées, l'hostilité ethnocentriste de critiques dont il épingle sans pitié les plaisanteries condescendantes et l'ignorance technique : suffisance et insuffisance conjointes, comme d'habitude....

Le livre est une enquête sur la production de la variété très grand public à l'époque de la "reproduction mécanique" (nous sommes en apparence sur la voie de Walter Benjamin, d'Adorno, ou de Marshall McLuhan). L'auteur effectue une analyse méticuleuse, exigeante, respectueuse (husserlienne : "revenir aux choses mêmes") du mode de production des chansons de Claude François, de la division du travail musical qui y préside, des différents métiers du son, de la géographie des studios d'enregistrement, etc. Investigation culturelle qui s'en tient à son objet et dégagée du côté célébrité (pourtant, il y a de quoi faire) : "Penser la musique populaire enregistrée" (chapitre 3), tel est l'objectif presque sans précédent que vise cet ouvrage dont la force et l'originalité théoriques ne doivent pas être masquées par le sujet, si peu légitime. Là où beaucoup dénoncent, Philippe Chevallier énonce : voir la démonstration détaillée à propos de "Alexandrie, Alexandra" (1978).

Le premier chapitre étudie une composante essentielle de la chanson populaire, la "volonté de la reprise : la forme moyenne ne se préoccupe pas de créer, elle recycle ce qui a fait ses preuves". D'où la récupération de chansons américaines (Claude François en avait conçu et organisé une veille systématique), puis leur adaptation au marché français. Répétition, "Rehash" (désagrégé / réagrégé ?), disait John Lennon de la chanson en général (et non "réchauffé" comme on le traduit, ce n'est pas la même cuisine !). Le plagiat serait donc la règle mais comment le définir noblement ? Remarquable analyse de Philippe Chevallier que cet "éloge de la forme moyenne".
En résumé : rigueur et exigence. "Tout chez Claude François sonne juste" ; perfectionniste, de formation classique, batteur de jazz, il a le culte du solfège et de la partition (formation de chant, violon, percussion, batterie, tumba) qui aboutissent à une "maîtrise totale" du produit final (chapitre 2). En fait, Claude François s'avère "créateur de formes" : "ça s'en va et ça revient / c'est fait de tout petits riens / ça se chante et ça se danse, et ça revient, ça se retient" : définition de la forme chanson populaire ? Il y a encore beaucoup à faire pour comprendre le miracle industriel d'une chanson populaire à succès.

La chanson de Claude François est inséparable de l'industrie musicale : celle des microsillons 45 tours et du marketing qui les accompagne (cf. "SLC Salut les Copains", l'émission quotidienne, à 5 heures de l'après-midi sur la radio Europe 1 (1959-1969), puis le magazine mensuel du même nom (1962, qui vend 1 million d'exemplaires). Ce marketing de masse a laissé des traces : les fans de Claude François répondent toujours présents (tout comme ceux de Dalida) : Télé7Jours publie, en 2016-2017, 50 CD, "La collection officielle Salut Les Copains" (Polygram / Europe 1) et même un calendrier SLC (dont Claude François illustre le mois de décembre). Homme de média, Claude François racheta le magazine Podium en 1972...
People d'un côté, fans de l'autres. Marché de la nostalgie : "Hier est près de moi" ("yesterday once more") avec "Every sha-la-la-la, every wo-o-wo-o".


Claude François sociologue ? Les textes des chansons sont à prendre plus au sérieux qu'ils n'en ont l'air : "Comme d'habitude" (devenu "My way" avec Frank Sinatra), dit la distance entre les petits matins quotidiens et les grands soirs du grand amour. Nous sommes en 1968 et Sheila chante le tube de l'été ("Petite fille de français moyen") tandis que Claude François chante "Le lundi au soleil" dans la grande ville ; rêve de "ne rien faire", nostalgie de la campagne (les foins, le raisin, "la ferme du bonheur"), moderne, actuel. "La chanson populaire pèche le plus souvent par excès de sérieux. Son tort est de toujours dire des choses de la vie", souligne Philippe Chevallier ;  "gravité dans le frivole", disait Baudelaire. Ce que retouve peut-être aujourd'hui la génération de ceux qui se sont fait alors "une certaine idée de la France" (1965) avec les succès de Stone et Charden, Michel Sardou, Sheila...

Qu'en devient-il de ce mode de production et de distribution de la chanson à l'époque de la reproduction numérique, de YouTube, Spotify ou Apple Music ?
Le livre de Philippe Chevallier est un travail de philosophe. Rigoureux, volonté aboutie d'aller "aux choses mêmes" et de ne jamais abandonner "l'attitude d'absence radicale de préjugés" que réclamait Edmund Husserl.

Références
Juillet 2017


Adorno (T.W.), Einleitung in die Musik-sociologie, Zwölf theoretisch Vorlesungen, Frankfurt, Suhrkamp, 1962.
Benjamin (W), Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1936.
Bourdieu (P) et alUn art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Les Editions de Minuit, 1965.
Grignon (C), Passeron (C), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Le Seuil, 1989.
Hennion (A), Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, A-M Métaillié, 1981.
Hennion (A),Vignolle (J-P), L'économie du disque en France, Paris, Documentation Française, 1978.
Husserl (Edmund), Philosophie als strenge Wissenschaft, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 1910 / 2009 (La philosophie comme science rigoureuse, PUF, 1989)
Kracauer (S), Jacques Offenbach und das Paris seiner Zeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1937.

jeudi 9 mars 2017

Des plateformes pour une nouvelle économie



Sangeet Choudary, Geoffrey Parker, Marshall Van Alstyne, Platform Revolution: How Networked Markets are Transforming the Economy and How to Make Them Work for You, 2016, W.W. Norton & Co, 352 p, Index, Glossaire, $14,86 (eBook)

Sangeet Paul Choudary, Platform Scale. How an emerging business model helps startups build large empires with minimum investments, kindle edition, 2015, 289 p. $9,59 (eBook)

Les auteurs dégagent les conditions d'émergence d'un nouveau modèle d'affaires, celui des plateformes et leur pouvoir. Les ouvrages s'adressent aux startups et aux entrepreneurs, ils associent heureusement théorie économique et exemples.
Le modèle d'affaire des plateformes a fait le succès d'Uber (qui se veut aussi "content marketplace"), de AirBnB, d'alibaba, de YouTube, de Pinterest, de eBay, etc. et surtout des GAFA, imités de près par Microsoft (qui a racheté la plateforme LinkedIn).
Parmi les GAFA, Amazon semble de plus en plus une plateforme de plateformes (AWS, Prime, MechaniCal Turketc.). Les plateformes des GAFA présentent pour eux un atout essentiel : pour chacun de leur clients, elles disposent d'un identifiant unique associé à un outil de paiement (coordonnées bancaires d'une ou plusieurs cartes de crédit).

Les plateformes représentent une économie disruptive. Toute activité dont l'information est l'ingrédient essentiel peut donner naissance à une plateforme : l'asymétrie d'information sur un marché, une activité très lourdement réglementée sont autant de conditions favorables à l'émergence de plateformes.
Une autre caractéristique des plateformes est de s'attaquer aux biens sous-utilisés, appartements, chambres d'hôtels, parking, véhicules, outillages et d'en partager l'utilisation (sharing economy). Voir aussi les plateformes de mise en relation (avocats, médecins, etc.).

Toutes ces entreprises mettent en relation plus qu'elles ne possèdent : Uber ne possède pas d'automobiles, AirBnB ne possède pas d'hôtels, elles construisent des plateformes pour mettre en relation une offre (des chauffeurs, des propriétaires) avec une demande (clients potentiels des hôtels et des taxis). Economie de l'interaction, des données numérisées, logique de place de marché : l'effet network (loi de Metcalfe) et modèle double face caractérisent le modèle des plateformes.

Ce modèle s'oppose à celui que les auteurs caractérisent comme une structure en pipelines. La forme en pipelines est linéaire (linear value chain), elle décompose l'activité en étapes successives : la conception, le prototypage, la fabrication, la distribution. Ce qui fait la différence ? La suppression des intermédiaires, gatekeepers, et la réduction drastique des coûts de transaction qui permet un meilleur scaling (l'extension à de très nombreux utilisateurs n'affecte pas les coûts. Les gatekeepers ont été remplacés par des signaux de marché. Les plateformes permettent aussi la réduction des ventes groupées (bundles) comme on peut l'observer dans l'évolution de la télévision américaine (OTT, Skinny Bundles). De plus, les plateformes sont généralement en self-service. Voilà pourquoi, au bout du compte, "les plateformes dévorent les pipe-lines".

Les ouvrages dessinent les modalités de cette nouvelle économie qui affecte fortement les médias : pensons à Netflix ou à YouTube mais aussi aux extensions des plateformes Uber qui veut fournir des éléments d'information à ses passagers (Uber Content Marketplace) ou à Google qui propose des informations touristiques (Google Trips). Le marché des médias traditionnels (legacy media) est fortement bousculé voire menacé par les plateformes, notamment par celle des GAFA dont Amazon, Google et Facebook qui s'attaquent au marché publicitaire.

Les auteurs mobilisent de nombreux exemples proveant d'entreprises de nombreux pays. Ils évoquent le rôle de la viralité dans le développement, les techniques de monétisation des plateformes, la participation des développeurs, les principes d'une "gouvernance" féconde, l'autogestion. Le chapitre 9 est consacré aux métriques et analytiques des plateformes : l'intensité des interactions, le nombre de plateformes auxquelles recourt un utilisateur -multihoming, l'innovation la data (quantité et qualité), les fusions et acquisitions.
Uber est de nombreuses fois évoqué et célébré par les auteurs : ne pas omettre toutefois les questions de droit social que pose cette entreprise (de quelle protection sociale disposent les chauffeurs d'Uber), qu'en est-il du recrutement et de la sécurité des passagers, du sexisme de la culture d'entreprise... question de curation encore, homologue à celle à laquelle doit faire face Facebook.

Tous les mécanismes et questions touchant les plateformes et leur gestion sont abordés, y compris la question fort actuelle de la législation à concevoir pour réguler les plateformes de manière féconde.
Chacun des 14 chapitres s'achève par un résumé clair de ses acquis. Les notes sont abondantes et utiles. Voici un bon outil de travail et de réflexion. Un bon manuel aussi pour qui étudie les médias et leur gestion.

N.B. Sur le même sujet, pour approfondir certaines approches, voir les travaux de Jean-Charles Rochet et Jean Tirole : "Platform competition in two-sided markets", Journal of the European Economic Association, 2003 ou "Two-Sided Markets: A Progress Report", The RAND Journal of Economics, 2006, et plus générale approche, L'économie numérique selon Jean Tirole, data et bien commun.

mardi 21 février 2017

Les écrans captivent, détournent l'attention: philosophies du cinéma


Mauro Carbone, Philosophie-écrans. Du cinéma à la révolution numérique, Paris, Vrin, 178 p., 2016, Index, 19 €

Qu'est-ce que la philosophie peut faire de la multiplication des écrans comme interfaces de connaissance, de communication, comme miroirs ?
Penser les écrans, l'histoire de la philosophie n'a pas brillé dans cette tâche. Si l'on omet, comme le fait bizarrement l'auteur, les films et les textes de Guy Debord, les écrans n'ont pas très bonne presse auprès des philosophes. La philosophie universitaire ne semble pas savoir penser le cinéma : dès l'origine, Henri Bergson comme Alain le condamnent... et de mobiliser le fameux mythe de la caverne (livre VII de la République, Platon), référence passe-partout de la réflexion philosophique sur le cinéma, œuvre d'illusion. Spectateurs enchaînés. Mais les spectateurs ne sont pas enchaînés !

Après Maurice Merleau-Ponty qui traite de psychologie générale du cinéma, Gilles Deleuze annonce une "philosophie-cinéma", une écriture de la philosophie par le cinéma, par les techniques cinématographiques, une invention de concepts par le cinéma (une vision du monde, dira Georges Simondon). Le cinéma est considéré comme le symptôme de la nouveauté d'une époque, d'une "génération", dira Jean-Luc Godard : il la fait voir, il faut "exprimer l'homme par son comportement visible", selon l'expression de Maurice Merleau-Ponty. On parlera plus tard, avec l'intelligence artificielle, de reconnaissance des images, des visages, d'analyse des émotions. Perception des formes qui, dans son principe, renvoie à la phénoménologie husserlienne : revenir aux choses mêmes.
Mauro Carbone s'attarde sur la réflexion de Maurice Merleau-Ponty sur le cinéma, l'image et la perception, le visible : cette réflexion est toujours d'abord rapportée à la peinture, modèle historique du voir et du penser le voir, art noble (pourtant la peinture est technique, économie, gestion ; cf les travaux de Michael Baxandall).

L'ouvrage de Mauro Carbone invite à penser le rôle ambivalent des écrans (voir l'étymologie du mot en français comme en anglais, en italien : protéger et dissimuler (comme escrime). La seconde partie du livre traite de la séduction des écrans, des selfies et de l'empire narcissique de la photographie de soi-même. Le chapitre conclusif évoque le monde bardé d'écrans dans lequel nous vivons, écrans qui forment une agora globale, nouvelle place publique virtuelle. Notons que partout la vidéo se substitue à la photo : on est loin du cinéma muet noir et blanc : tous les écrans ne se valent pas, le format, la définition comptent.
L'auteur semble avoir fait le pari explicatif de ne pas tenir compte de l'économie des écrans et des médias où la publicité occupe une place centrale qu'il s'agisse de télévision, de Web ou de réseaux sociaux. Peut-on ignorer cette dimension pour traiter de la philosophie du cinéma et de l'écriture par le cinéma ? Un peu de Marshall McLuhan et de Walter Benjamin ne nous semble pas suffire à combler ce manque pour comprendre le malaise de notre société d'écrans. Peut-on traiter de la révolution numérique sans embarquer Google, Snapchat, Facebook, Instagram, YouTube, Netflix, Pinterest ou le DOOH de JCDecaux Airport ?

Ouvrage difficile mais fécond ; au premier abord, on y trouve plus de psycho-philosophie que de cinéma et d'écrans. En reprenant la lecture, la thèse de l'auteur s'éclaire enfin et les défis intellectuels qu'il énonce incitent à penser les écrans, écrans qui d'ailleurs se mettent aussi à penser, artificiellement du moins.

mercredi 8 février 2017

Géographie des mots : des exemples du lexique américain


Josh Katz, Speaking American : How Y'all, Youse and You Guys Talk. A Visual Guide, 2016, Boston, Houghton, Mifflin Harcourt, Index des lieux, Index des termes, $11,65 (ebook)

Les Etats-Unis représentent un bariolage infini de langues des immigrations où dominent l'anglais et l'espagnol et, de plus en plus, des langues asiatiques (chinois, hindi). L'anglais des Américains est aussi un héritage d'accents et de régionalismes (le français de Louisiane, du Wisconsin...), de dialectes (sociolectes) issus également des multiples immigrations et, rarement, semble-t-il, des langues indigènes. L'universalité supposée, rêvée de la langue américaine (globish) s'accompagne, aux Etats-Unis mêmes, de lexiques locaux et régionaux, marqueurs imperceptibles tant aux étrangers qu'aux autochtones. Dans telle ou telle contrée, pour reprendre les termes de l'enquête de Grégoire en France, des objets ou des idées semblables (signifiés) sont désignés par des termes particuliers (signifiants). Voir l'exemple de la question 1, ci-dessous : "Y'all" connote le Sud Est, "You Guys" le Nord, le Centre et l'Ouest. Ces usages langagiers, vernaculaires, distinguent les locuteurs de la région, les identifient. L'auteur, Josh Katz, regroupe ses observations en cinq parties : styles de vie ("how we live"), nourriture ("what we eat"), prononciation ("how we sound"), lieux ("where we go"), choses à voir ("things we see") .

Josh Katz travaille pour le New York Times ; son livre exploite les réponses à un questionnaire publié dans le quotidien fin 2013. Les questions reprennent celles de la Harvard Dialect Survey (Bert Vaux et Scott Golder, 2002). A l'origine de cette enquête se trouve l'ambition de construire l'arbre des américanismes : "The Word Tree: Ethnic Americanisms".
Les usages vernaculaires peuvent-ils suffire à identifier la provenance d'un locuteur ? L'enquête interroge aussi bien à propos des variations syntaxiques que phonologiques ou lexicales. L'ouvrage illustre de façon séduisante et condensée ce que l'on peut trouver de façon plus savante, détaillée et systématique, dans le Dictionary of American Regional English (DARE) et les travaux qui l'ont permis (voir les résultats, la méthodologie sur le site DARE).

Comment les bases de données lexicales exploitent-elles les variations dialectologiques ? Comment pourraient-elles le faire (NLP) ? La géographie des mots est le produit d'une mémoire active, incorporée, acquise comme et en même temps qu'un accent (variation phonologique) ; elle est incorporée lors de l'écoute et de la répétition de gestes phonatoires, elle s'entend plus qu'elle ne se lit. Les mots de tout échantillon de langue (clusters) trahissent une éducation, des racines culturelles mais l'oral, sans doute mieux que l'écrit, traduit aussi les hyper et hypo-corrections, les émotions... Pour l'instant les bases de données exploitent les lexiques à partir de textes écrits : thématiques, centres d'intérêt, intentions, comportements pourquoi pas la géolocalisation ? Les recherches de reconnaissance vocale devraient permettre d'avancer dans l'exploitation de l'oral qui révèle sans doute mieux un locuteur et ses stratégies tacites d'affiliation ou de distinction que l'écrit plus contrôlé, poli. Les mots n'ont pas encore tout dit...

Ouvrage de vulgarisation, SpeakingAmerican exploite habilement les ressources de datavision ; le support numérique en facilite grandement la lecture et le feuilletage (zoom, etc.). Il sensibilisera beaucoup d'Américains à des étrangetés de leur langue, arbitraires qu'ils ne soupçonnaient pas et qui ne se révèlent guère qu'au gré des mobilités et de contacts langagiers divers.
L'ouvrage rappelle la toute relative universalité de toute langue dite nationale. Il donne à penser l'histoire politique et les effets de l'uniformisation linguistique par l'école, l'administration et les médias... Voici donc un ouvrage simple qui peut donner à penser plus loin les exploitations des data langagières, leurs limites et leur très riche avenir.
What does the way you speak say about where you’re from?
The New York Times, December 2013

Références

Dictionary of American Regional English (DARE), University of Wisconsin-Madison

Ferdinand Brunot, voir les tomes de son Histoire de la langue françaie des origines à nos jours : entre autres, le tome IX, "le français, langue nationale", et le tome X, "Contact avec la langue populaire et la langue rurale", Paris, Librairie Armand Colin.

William Labov, Sociolinguistic Patterns, 1972, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, Bibliogr, Index

Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois. L'enquête de Grégoire, Paris, Gallimard, 1975, 320 p.

vendredi 27 janvier 2017

Définir le capitalisme par l'accumulation d'information, de data ?



Steven G. Marks, The Information Nexus. Global Capitalism from the Renaissance to the Present, 2016, Cambridge University Press, 250 p. Index. 22€

L'ouvrage commence par un historique du mot "capitalism" en Europe. Le terme émerge au début du XXème siècle, surtout chez deux auteurs allemands : Werner Sombart qui voit dans le judaïsme la source du capitalisme et Max Weber qui publie L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme (1905). Werner Sombart finira par se rallier aux nazis ; il associera, dans une même dénonciation, capitalisme et judaïsme, l'un et l'autre étant "anti-allemands" (son argumentation recoupe celle de Martin Heidegger). La condamnation du capitalisme précède sa définition : celle-ci embrasse celle de l'industrialisation, de l'urbanisation, du règne de l'argent, de la machine et de l'insatiable besoin d'innovation ("destruction créative" des moyens de production selon Karl Marx puis Joseph Schumpeter). Le capitalisme semble indéfinissable.

La seconde partie de l'ouvrage passe en revue les différentes caractérisations du capitalisme ; il s'avère que les propriétés que l'on mobilise habituellement pour distinguer le capitalisme sont présentes dans toutes les économies, non seulement l'économie industrielle européenne mais aussi les économies plus anciennes, les économies asiatiques, etc. L'opposition classique et simplificatrice de Ferdinand Tönnies, entre communauté (Gemeinschaft) et société (Gesellschaft) semble également stérile.
Pour dépasser ces apories successives, Steven G. Marks en vient à proposer une solution plus explicative des caractéristiques du capitalisme : il ne se distingue des autres régimes économiques que par la circulation et la concentration de l'information (information nexus). Le poids de l'information fait son apparition tardive dans l'analyse économique des coûts de transaction (Friedrich Hayek, Georg Stigler) ; en revanche l'information nexus s'observe dès le Moyen-Âge avec le développement des techniques comptables (partie double), des transports, du courrier et de la poste, des annuaires, des catalogues, d'abord en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas puis dans toute l'Europe de l'Ouest. Le développement du télégraphe, du rail, des journaux, des données commerciales accompagnent la révolution financière (banques, bourses, crédit) : le capitalisme est né, l'électricité, le commerce de masse, la presse en sont des symptômes et des acccélérateurs. Son couronnement (son stade suprême ?) est l'ère numérique du commerce des données, sa mondialisation. L'ouvrage se conclut par une réflexion sur l'économie de la data.

Pourquoi définir encore le capitalisme ? Est-il possible de l'enfermer dans une définition ? A force de vouloir tout embrasser, la thèse de Steven G. Marks n'est pas très convaincante ; toutefois, sa démonstration mobilise beaucoup d'arguments avec pertinence. Tous ces rapprochements donnent à voir et à penser les économies et sociétés de l'information sous des angles inattendus. Et, finalement, on ne s'éloigne pas tellement de la première phrase du Capital : "La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une énorme accumulation de marchandises". Remplaçons marchandise (Ware) par data et voici le nouveau mode de production capitaliste...

lundi 23 janvier 2017

Papyrus et culture mobile en Egypte ancienne



Jean-Luc Fournet, Ces lambeaux, gardiens de la mémoire des hommes, Papyrus et culture de l'antiquité tardive, Paris, College de France, Fayard, 2016, 84 p. , 12 €

Les papyrus sont des médias et la Leçon de Jean-Luc Fournet pourrait être intitulée "Les papyrus : dix siècles de média". A priori, en effet, si l'on s'en tient à son sous-titre, cette Leçon promet d'être quelque peu ésotérique. Pourtant, il s'y trouve des éclairages et des intuitions fécondes pour comprendre les médias d'aujourd'hui. La distance rend les propriétés des médias plus visibles, obvies : Florence Dupont ne parlait-elle pas, à propos de l'antiquité, de "territoire des écarts". En fait, paradoxalement, une leçon savante sur les papyrus peut être riche de suggestions pour l'étude des médias numériques. De plus, le texte de cette leçon, élégamment vulgarisé, est accessible aux non spécialistes et se lit fort bien.

Les papyrus dont il est question dans ce cours inaugural au Collège de France, ont été écrits en grec (langue officielle de l'Egypte après Alexandre), à l'encre ; ils ont été retrouvés dans les sables d'Egypte qui les ont conservés. Ces papyrus sont des supports portables à la différence des inscriptions gravées (sur des monuments, par exemple, sorte d'affichage très longue conservation !) et qui relèvent de l'épigraphie. Les papyrus couvrent une période de plus d'un millénaire, allant d'Alexandre (3 siècles avant notre ère) jusqu'au 8ème siècle après. C'est l'Antiquité tardive, longue période de transition concernant notamment la transmisssion des textes : passage du rouleau au codex, essor des minuscules qui remplacent les lettres capitales.

L'auteur met l'accent sur les décalages que permet d'observer la papyrologie : décalages entre normes et pratiques, entre centre et périphérie, entre innovation et tradition. Le papyrologue sonde "non pas l'homme tel qu'il veut se montrer (épigraphie) mais tel qu'il est". Travail d'analyse qui s'apparente à celui de l'anthropologue.
Jean-Luc Fournet met en question l'opposition tranchée entre les textes littéraires (travaillés longuement) et les textes documentaires qui sont "inscrits dans l'urgence de la vie quotidienne" ; son travail est l'occasion d'une réflexion sur le multilinguisme (contacts entre langues) à partir du développement d'un grec vulgaire par et pour l'administration et la gestion... Autant de problèmes dont l'actualité est indéniable (ainsi de la vulgarisation présente de l'anglais : la langue des business plans ou des tax forms n'est pas celle de Walt Whitman ou F. Scoot Fitzgerald, etc.). Ce qui invite au doute pédagogique...

Avant de conclure l'introduction de son cours, Jean-Luc Fournet souligne l'un des péchés intellectuels que les papyrologues ont en commun les spécialistes des médias contemporains : "obnubilés par le contenu des documents, [ils] oublient souvent le parti qu'ils peuvent tirer de leur forme".